Archive | août, 2010

2 août 1966, Maurice Béjart crée la sensation à Avignon

4 Août


Le 2 août 1966, le chorégraphe Maurice Béjart et sa compagnie prennent possession de la cour d’honneur du palais des Papes.La Provence lundi 02 août 2010

Aujourd’hui, retour sur un événement majeur du festival d’Avignon. C’est en 1966 que se déroule pour la première fois le Off, mais c’est également cette année que d’autres formes artistiques apparaissent. Le 2 août, le chorégraphe Maurice Béjart et sa compagnie prennent possession de la cour d’honneur du palais des Papes.
Véritable révolutionnaire, Maurice Béjart met en scène entre autre Sonate à Trois de Sartre et surtout le Boléro de Ravel, qui reste un de ses plus retentissants succès.
Pas moins de 48 danseurs vont composer les ballets, qui clôturent le festival d’Avignon. Il sera également programmé les 3, 6, 8, 9, 11 et 13 août 1966, alors que le festival, lui, s’est terminé en beauté avec Richard III.

FESTIVAL D’AVIGNON : DES PAINS SUR LES PLANCHES

4 Août

René Solis – Libération 25 juillet

Spectacle d’ouverture sifflé dans la cour d’honneur, commentaires au vitriol sur «l’élitisme» de la manifestation, le Festival d’Avignon, qui s’achève mardi, n’aura pas dérogé à une tradition polémique qui dure depuis… 1947, l’année de sa création. Pas une édition sans spectateurs déçus, sans bagarres entre traditionalistes et innovateurs, ou entre Avignonnais et Parisiens. Depuis Jean Vilar, la ligne n’a guère changé : le Festival est un lieu de création et de découvertes, bien plus qu’un sanctuaire du patrimoine. Mais la querelle des anciens et des modernes s’y rejoue tous les ans.

La programmation 2010, avec sa quasi-absence de pièces du répertoire, ses adaptations de textes non théâtraux, ses performances, ses spectacles de danse, sa présence de nombreux artistes peu connus, avait préparé les bâtons pour se faire battre. «Avignon cultive ses manies», titrait le Figaro à la veille de l’ouverture. Au final, on est resté loin de la virulence de 2005, quand plusieurs personnalités éminentes – dont Régis Debray – dénonçaient l’abandon du «théâtre de texte». En fait, l’enjeu véritable de la querelle est peut-être bien politique, et tourne autour du renouvellement ou non du mandat des deux directeurs, qui s’achève en 2011.

Retour sur le film des événements. Mercredi 7 juillet, 22 heures : dans la cour d’honneur du palais des Papes, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, est venu assister au spectacle d’inauguration du 64e Festival. Avant l’extinction des lumières, la comédienne Agnès Sourdillon s’avance sur la scène pour lire un communiqué cinglant qui s’inquiète des baisses de financement pour la culture : «Comment ne pas voir ici la marque avérée d’un mépris, pour ne pas parler d’une méfiance, voire d’une volonté d’en finir avec une politique artistique garante de la liberté de l’esprit dans ce pays ?» Signé du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), qui regroupe les directeurs de théâtres publics, le texte est largement applaudi par les spectateurs. Le ministre serre les mâchoires, et plus encore quand deux intervenants non prévus se dressent sur les gradins pour l’interpeller à leur tour. «Le spectacle, le spectacle !» s’écrie sur son siège Georges-François Hirsch, directeur général de la création artistique au ministère de la Culture.

Burlesque. C’est dans cette ambiance tendue que la pièce commence. Artiste associé à cette édition, le metteur en scène suisse Christoph Marthaler n’est pas un trublion. Unanimement salué en Europe, il est l’inventeur d’un théâtre musical et gestuel qui allie la mélancolie au burlesque. Nul besoin d’être bardé de références pour avoir accès à son univers, pas si loin de celui d’un Jérôme Deschamps. Pour la première fois de sa carrière, il a accepté de travailler en plein air et conçu pour la cour d’honneur une nouvelle pièce, Papperlapapp (équivalent allemand de blablabla). L’humour, teinté d’irrévérence envers la religion, et la musique sont bien au rendez-vous (jamais, de toute l’histoire du Festival, on a entendu des acteurs chanter aussi bien), mais le spectacle tire en longueur. Dans toutes ses pièces, Marthaler ménage des temps où il ne se passe rien, et use du comique de répétition. Cela passe mal auprès d’une partie du public, qui manifeste son agacement et quitte la salle bruyamment : «C’est nul à chier !» hurle un déçu. Tassé sur son fauteuil, le ministre n’est visiblement pas non plus sous le charme. Il applaudit à peine au salut. «Incompréhensible et snob. On s’étonne après qu’il n’y ait plus de subvention pour le spectacle vivant. C’est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire», lance sur BFM TV un spectateur interrogé à la sortie. «Première houleusedansle in», titre la Provence du 9 juillet.

Samedi 10 juillet. Dans leur bureau du cloître Saint-Louis, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, les deux jeunes directeurs du Festival (40 et 42 ans), sont inquiets. A 21 h 30 débutent au cloître des Carmes les représentations de la Casa de la Fuerza de l’Espagnole Angélica Liddell. Une artiste inconnue en France, voire dans son propre pays, qui pousse l’engagement corporel jusqu’à se scarifier sur scène. Violent, démesuré – il dure plus de cinq heures -, son spectacle va-t-il transformer le vent de fronde en tempête ? A 3 heures du matin, bouleversés par la puissance de ce qu’ils ont vu, les spectateurs réservent une longue ovation à la Casa de la Fuerza. Angélica Liddell n’est plus celle qui suscite le rejet, mais qui fait l’unanimité en sa faveur. La polémique devrait retomber d’elle-même.

Temps forts. D’autant que le Festival, s’il compte son lot de déceptions, réserve d’autres temps forts : Gardenia, la très belle pièce du chorégraphe Alain Platel ; l’adaptation en néerlandais par Guy Cassiers de l’Homme sans qualités de Musil et celle, en allemand, du Procès de Kafka par Andreas Kriegenburg, ou encore My Secret Garden, texte de Falk Richter mis en scène par Stanislas Nordey. Sans compter un autre coup de tonnerre : Schutz vor der Zukunft, l’opéra de Christoph Marthaler, en hommage aux enfants handicapés autrichiens euthanasiés par les nazis.

Mais la querelle a la vie dure : «Avignon 2010 : un millésime trop audacieux ?» s’interroge encore le Monde en une de son édition de mardi. Sur place, les spectateurs qui s’arrachent les derniers billets disponibles n’ont pas l’air de le penser. Et si, dans la cour d’honneur, Richard II de Shakespeare déçoit, c’est plutôt par le manque d’audace de la mise en scène de Jean-Baptiste Sastre.

Derrière la polémique, se joue la lutte de pouvoir autour de la succession des deux directeurs. Nommés en 2004, Hortense Archambault et Vincent Baudriller achèveront leur deuxième mandat de quatre ans à l’issue du Festival 2011. Or, selon les statuts, ils ne peuvent pas en briguer un troisième. Une simple modification des dits statuts pourrait leur permettre de rempiler, ce qu’ils souhaitent. Mais le poste suscite d’autant plus de convoitises que les clignotants sont au vert : budget en équilibre ; taux de remplissage supérieur à 90%, en augmentation constante ; rajeunissement du public ; forte présence de spectateurs et de programmateurs du monde entier (10% du total), Archambault et Baudriller peuvent être fiers de leur bilan (lire ci-dessous). Ils disposent d’importants soutiens : la maire d’Avignon (lire page précédente), qui a particulièrement apprécié qu’ils s’installent toute l’année dans sa ville, mais aussi, de façon discrète mais ferme, Louis Schweitzer, président du conseil d’administration, qui rappelait il y a quelques jours à la commission des affaires culturelles de l’Assemblée que «le Festival est très bien géré».

Inattaquables sur ce terrain, leur remise en cause ne peut résulter que d’une décision politique. Esthétiquement, Frédéric Mitterrand, qui dit «mal connaître» le théâtre, est sans doute assez loin des actuels directeurs. Homme de patrimoine, il pourrait être tenté par une option plus conservatrice, mais elle serait largement contradictoire avec l’histoire d’Avignon. Et risquerait de fragiliser un Festival vivant et en bonne santé.

Gens du voyage: ce que disent les maires qui ne respectent pas la loi

3 Août

A Avignon aussi, on accueille très bien les gens du voyage… (photo Mohamed Rouabhi)
Les Inrockuptibles – 28/07/2010 | 12H45

Nicolas Sarkozy organisait ce mercredi 28 juillet une réunion pour s’attaquer à la délinquance des gens du voyage, oubliant le principal souci de ces derniers : la faiblesse des zones d’accueil mises à leur disposition. Exemple dans le Var, où seules 5 communes se sont dotées d’une aire. Les Inrocks ont interrogé les 33 autres, qui ne respectent pas la loi…

Nicolas Sarkozy réunit ce mercredi plusieurs de ses ministres pour évoquer «les problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms». Les associations des gens du voyage dénoncent une stigmatisation de leur communauté tout en soulignant que le gouvernement se désintéresse du vrai problème : le manque d’accueil des populations itinérantes.

Selon Stéphane Lévêque, président de la Fédération national des associations solidaires d’action avec les Tsiganes et les Gens du voyage (FNASAT), seules 50% des aires de stationnement prévues par la loi sont aujourd’hui ouvertes.

Votée en 2000, la loi Besson prévoit l’élaboration, dans chaque département, d’un schéma déterminant les secteurs géographiques et les communes (de plus de 5000 habitants) où doivent être implantées les «aires permanentes d’accueil» pour les gens du voyage. Mais aujourd’hui encore, nombreuses sont les communes à n’avoir pas mis en place ces aires.

33 communes varoises dans l’illégalité

Exemple dans le Var. Selon le dernier rapport public du Secrétariat d’Etat au Logement qui date de 2008, le pourcentage de réalisation des aires d’accueil y plafonne à 10 % (en nombre d’emplacements).

A la Préfecture, on nous renvoie vers un document publié en avril 2010 qui détaille le dernier schéma départemental (élaboré en 2003) : 26 aires dédiées aux gens du voyage doivent être réparties sur un bassin de 38 communes. Mais aujourd’hui, seules cinq aires sont ouvertes (Brignoles, Le Farlède, le Luc et Puget-sur-Argens et Fréjus).

Les Inrocks ont contacté toutes les mairies des communes « défaillantes », qui se retrouvent dans une situation d’illégalité. Ces dernières avancent différentes justifications:

celles qui annoncent l’ouverture prochaine d’aires de stationnements avec des délais qui varient entre un et trois ans ;
celles qui indiquent que les plans des zones sont en cours d’élaboration sans préciser une quelconque date de livraison ;
les communes qui se désolent de ne pouvoir agir pour des raisons géographiques ou budgétaires ;
et enfin, celles qui refusent de répondre.
Naturellement, personne ne parle d’une quelconque réticence à l’idée d’accueillir des gens du voyage. Une fonctionnaire de l’agglomération toulonnaise indique juste à ce titre que:

«Les maires commencent à peine à comprendre qu’il est dans leur intérêt d’acceuillir les populations itinérantes dans des aires prévues à cet effet pour éviter le bordel des campements sauvages.»
« Ce n’est pas vraiment une priorité »

Les Arcs, Le Muy, Vidauban, Draguignan et Lorgues sont regroupés au sein de la Communauté d’agglomération dracénoise (Dracénie). Les responsables de l’urbanisme de la Dracénie indiquent qu’une aire d’accueil est prévue aux Arcs… pour 2014.

Par ailleurs, une aire d’accueil serait ouverte du côté de Lorgues (bizarrement non référencée par le schéma départemental). Mais à la mairie, on ne semble pas lui attacher de réelle importance :

«Oui, nous pouvons accueillir une centaine de caravanes mais pour ce qui y est des conditions… nous ne sommes pas certains de pouvoir acheminer l’eau et l’électricité jusqu’à la zone.»
Pourtant, une aire d’accueil doit obligatoirement être équipée en la matière.

Toulon, Hyères, Six-Fours, La Garde, Ollioules, Saint-Mandrier et La Seyne-sur-mer sont regroupées au sein de la Communauté d’agglomération Toulon Provence Méditerranée (TPM). On nous indique que Toulon devrait développer une zone d’ici trois ans. On nous confirme également que les communes de Six-Fours et de La Garde devraient mettre en place deux aires d’accueil d’ici un an – les permis de construire étant en cours de validation.

Dernière ville listée par le schéma départemental, Hyères, où il semble compliqué de trouver un terrain qui soit en dehors des zones protégées ou inondables et qui soit, comme l’exigent les textes législatifs, à proximité d’autoroutes et d’écoles:

«On peine vraiment à trouver un terrain viable de deux hectares à Hyères peste la direction de l’intercommunalité, on en est à notre quatrième tentative pour mettre en place une zone habitable.»
Pour Marc Vuillemot, maire de La Seyne-sur-mer:

«L’incapacité à maîtriser le foncier environnant peut expliquer le trop-peu d’aires d’accueil dans la région, nous sommes coincés entre la mer et la montagne, notre marge de manœuvre est infime.»
Plusieurs communes inscrites sur le schéma départemental avancent cet argument géographique pour justifier l’absence d’aires d’accueil. C’est le cas de Fayence, du Beausset, du Lavandou, du Garéoult, de Solliès-Toucas, de Trans-en-Provence et de Cavalaire.

La maire de Cavalaire, Annick Napoléon, explique que les 1600 hectares de sa ville sont constitués pour moitié d’espaces classés et protégés par le Conservatoire du littoral, le reste étant donné en priorité au locatif social:

«Chez nous, les prix augmentent et les locaux partent, alors nous faisons tout notre possible pour les retenir en leurs proposant des HLM. Voilà pourquoi les gens du voyage ne sont pas vraiment une priorité.»
Selon madame le Maire, une participation financière serait à l’étude dans une éventuelle aire d’accueil développée en partenariat avec les mairies de Sainte-Maxime, Cogolin, Grimaud Gassin et Saint-Topez, toutes inscrites sur le schéma départemental.

Autres villes, autres partenariats, Bandol et Saint-Cyr devraient prochainement mettre en place une sorte d’intercommunalité pour réaliser une aire d’accueil à deux. Encore faut-il s’accorder : dans la première ville, on explique «mettre en synergie les volontés» quand dans la seconde on avoue «ne pas avoir encore bougé».

Cogolin et Roquebrune, ont, elles, décidé de mettre en place des projets individuels. Ces aires d’accueil sont en cours d’élaboration et ne devraient pas voir le jour avant au moins un an.

Restent les communes, qui jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas encore accepté de répondre à nos questions: Saint Raphaël, Bormes-les-Mimosas, Saint-Tropez, Sainte-Maxime, Saint-Maximin, Solliès-Pont, Sanary, La Londes, Cuers. Toutefois, les secrétariats des mairies ont bien confirmé l’absence d’espace pour les gens du voyage sur leurs communes.

Vérification faite, huit espaces seraient donc en cours d’élaboration dans le Var. Même si les communes insistent sur leur volonté de mener à bien ces projets, le constat reste accablant : en sept ans, le Var n’aura mis en place que cinq aires pour les gens du voyage sur les vingt-six prévues par le schéma départemental.

Afghanistan / Ne sacrifiez pas les femmes !

3 Août

Les Etats-Unis et l’OTAN semblent privilégier une stratégie de réconciliation avec les talibans. Mais les femmes craignent un retour à une privation totale de leurs droits et alertent sur les menaces et meurtres commis dans les régions encore contrôlées par les rebelles.

29.07.2010 | Patrick Cockburn | The Independent
Cet article a été traduit et republié par Courrier International :

En Afghanistan, dans les zones tenues par les talibans, les femmes se disent à nouveau inquiétées par les rebelles. Elles reçoivent des lettres les menaçant de mort si elles continuent à exercer librement leur profession. Les défenseurs des droits de l’homme craignent qu’un accord avec les rebelles [tel celui évoqué lors de la Conférence internationale de Kaboul, qui s’est tenue le 20 juillet] ne sacrifie les droits des femmes du pays. Beaucoup pensent qu’elles seront à nouveau réduites à une condition proche de l’esclavage, comme entre 1996 et 2001, lorsque les talibans régnaient sur une grande partie du pays. La guerre se trouve aujourd’hui dans une impasse et les dirigeants afghans et étrangers préparent le terrain pour des pourparlers avec les talibans. Ils assurent que ceux-ci sont plus modérés et pragmatiques que ceux qui ont été chassés en 2001. Le général Graeme Lamb, à la tête du programme de désarmement des talibans, a déclaré : « Ces talibans sont des gens du coin. L’immense majorité d’entre eux combattent pour gagner leur vie et non pour des raisons idéologiques. »

Pourtant, ce que vivent les femmes dans les zones tenues par les talibans contredit l’idée que les rebelles d’aujourd’hui leur seraient moins hostiles que ceux d’antan. Selon un rapport inédit de Human Rights Watch (HRW), réalisé à partir d’entretiens menés avec 90 femmes dans quatre provinces du pays, les femmes de ces régions sont privées de tout droit. Intitulé « Le taliban à 10 dollars et les droits des femmes : les femmes afghanes et les risques de la réintégration et de la réconciliation », ce rapport publié le 13 juillet démonte le concept du « taliban à 10 dollars », qui ne combattrait que pour de l’argent. Cette idée est mise en avant par les Etats-Unis et l’OTAN afin de faire accepter plus facilement l’idée d’un partage du pouvoir avec les talibans aux opinions occidentales, qui s’étaient auparavant entendu dire qu’ils étaient l’ennemi à abattre.

Le 13 avril 2010, Hossai, 22 ans, qui travaillait au service d’une organisation américaine d’aide au développement, s’est fait tirer dessus alors qu’elle sortait du travail. Elle est morte le lendemain. Elle avait été menacée par les talibans la semaine précédente. Les menaces sont souvent formulées par écrit, dans des lettres qui sont déposées la nuit devant la porte de l’intéressée – les « lettres de nuit »– ou à la mosquée du coin. Peu après l’assassinat de Hossai, Nadia, embauchée par une ONG internationale, a reçu une lettre lui ordonnant de ne plus travailler pour des infidèles. « De même que nous avons tué Hossai hier, dont le nom était sur notre liste, ton nom et celui d’autres femmes sont sur notre liste », ajoutait le courrier. Fin 2009, dans la province de Kapissa, à l’est de Kaboul, les femmes ont reçu l’ordre de ne plus téléphoner aux stations de radio pour demander que soient diffusées leurs chansons préférées sous peine de se faire décapiter ou asperger d’acide. Les écoles de filles, qui avaient refait leur apparition après 2001, reçoivent une fois de plus l’ordre de fermer. Dans la province de Kunduz, dans le nord, le chef des talibans locaux a ordonné que les filles n’aillent plus à l’école après la puberté. Le rapport de HRW demande que les femmes soient impliquées dans les négociations avec les talibans pour pouvoir défendre leurs intérêts. On voit mal comment ce serait possible, déclare une députée : « Les talibans préfèrent laisser une femme mourir dans la rue plutôt que de lui permettre d’entrer dans un restaurant où des hommes sont attablés. Voilà le genre de personnages à qui nous avons affaire. »

Voyages | Tanger, ville ouverte

3 Août


TANGER, VILLE OUVERTE
Les écrivains l’ont célébrée, les beatniks l’ont adoptée. Elle incarnait rêve et liberté mêlés. Retour sur les déambulations littéraires de William Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg.

12 MAI 2010
PHOTOS: CC ELYOB
TEXTE: DAVID BORNSTEIN

Il faut une bonne raison – littéraire par exemple – pour se promener dans le quartier du Petit Socco, au cœur de la médina de Tanger. Trafiquants, prostituées, travailleurs pauvres employés sur le port tout proche : l’ambiance est, pour le moins, interlope. Lorsque William Burroughs y débarque, en 1954, le quartier est encore le centre de la vie politique, financière et intellectuelle de la ville. La crème des expatriés a pour habitude de se retrouver au Grand Café, dont l’enseigne domine toujours la place du Petit Socco. Burroughs y passe ses journées, attablé en terrasse, et rêve de gloire. Alors âgé de 40 ans, il n’a écrit qu’un livre – sans aucun succès –, tué « accidentellement » sa femme – ils jouaient à Guillaume Tell – avant de fuir piteusement le continent américain, la police aux trousses. La ville, administrée par sept pays européens est accueillante pour les gens louches : un simple passeport suffit pour s’installer.

Burroughs trouve une chambre rue Los Arcos, dans une sorte de maison de passe tenue par un truand dénommé Tony Dutch. On cherche en vain la rue Los Arcos, car les noms ont été arabisés depuis l’indépendance du Maroc et la fin de la « zone internationale », mais il n’est pas difficile d’imaginer l’hôtel. Le Petit Socco est truffé de « pensions » aux chambres peu recommandables pour les touristes. Burroughs, que les expatriés surnomment « l’homme invisible » (sans doute pour sa grise mine de morphinomane), ne déteindrait pas vraiment dans les ruelles où l’on passe rapidement. Avec son look de flic véreux de cinéma – gueule sinistre, chapeau, imper, cravate – il est encore très loin de ressembler à la vedette du monde des arts qu’il deviendra par la suite.

Passé le port et la grouillante médina, changement d’ambiance : plage, palmiers, résidences de tourisme dominant la sublime baie de Tanger, à flanc de colline. On pense aux tableaux niçois de Cézanne devant l’hôtel Massilia, où Burroughs rencontre le dandy et maître des lettres tangéroises, Paul Bowles – qui snobe le pauvre junkie, avant de l’adorer. Deux rues plus loin, l’hôtel Muniria, façades blanches, volets bleus, n’a pas changé depuis la cure de désintoxication de Bill (son surnom) Burroughs. Après un séjour à Londres, où il décroche des opiacées, l’américain s’y installe, dans une chambre avec jardin et vue sur la Méditerranée. Il fait des abdos, rame sur des barques, travaille quotidiennement à son nouveau roman (le Festin nu) et convainc ses deux grands amis, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, de le rejoindre. Après avoir détesté la vie au Petit Socco, il décrit Tanger comme « une ville de rêve » et de liberté. « Je sors avec des garçons, c’est comme si j’étais avec une fille aux USA. Ici, on peut être soi-même, devant tout le monde » écrit-il à Ginsberg.

Le Muniria propose toujours des chambres. C’est la patronne qui occupe celle de William Burroughs. Les murs, autrefois troués de balles – l’écrivain aimait les armes à feu –, sont devenus lisses et couleur rose bonbon. Paul Bowles avait décrit l’état apocalyptique de cette pièce lorsque Bill l’occupait : au sol, des feuilles du roman marquées de traces de semelles, des crottes de rats, des résidus de sandwich au fromage. Au premier étage, la chambre de Jack Kerouac est disponible pour les fans. Elle n’a pas bougé : un petit bureau à la fenêtre, un lit, trois fois rien, juste la mer pour rêver. Au rez-de-jardin du Muniria, un minuscule club, le Tangerin. C’est l’une des boîtes les plus branchées de la ville. Musique techno, vieux piano à queue, ambiance légèrement décadente et rendez-vous de drague homo ou hétéro. Sur les murs rouges, des photos des trois écrivains posant dans les jardins de l’hôtel. Souvenirs de l’année 1957, lorsque les fondateurs de la « Beat Generation » se retrouvent au Maroc, douze ans après s’être rencontrés sur les bancs de la très chic université de Columbia à New York.

En descendant sur la plage, où les parties de foot s’enchaînent du matin au soir, on ne peut s’empêcher de penser à d’autres clichés noirs et blancs pris par Allen Ginsberg. Celui où l’on voit, en caleçon de bain, Peter Orlovsky – l’amant de Ginsberg –, Jack Kerouac, et, couché sur le sable, tout habillé – boudant sans doute – l’impossible Mr Burroughs. La photo a-t-elle été prise lors d’une scène de ménage du quatuor ? Depuis son arrivée à Tanger, Burroughs harcèle Ginsberg, le supplie de le rejoindre. Leur liaison est finie, mais Bill est encore accroc. Ginsberg, ami fidèle et agent littéraire, finit par traverser l’Atlantique en bateau pour l’aider à mettre de l’ordre dans son roman. Mais Burroughs ne supporte pas Peter, le nouveau compagnon d’Allen. Il le trouve un peu « naïf », et le lui fait bien sentir. L’affaire se règle finalement au couteau de chasse, lorsque Ginsberg, allumé par les « majouns » (bonbons au cannabis) attrape son « ex » par le cou et taille sa chemise en pièces. Excédés, Allen et Peter quittent Tanger prématurément, au mois de juin. Ginsberg ne s’en démènera pas moins pour faire publier le Festin Nu à Paris.

Sur cette même photo, prise sur la plage de Tanger, on s’arrête sur Kerouac en caleçon : costaud (il se destinait à une carrière de footballeur américain), regard franc, bonne bouille. On songe à son étrange voyage marocain, qui ne dure finalement que deux mois. Au Muniria, sous la dictée, Kerouac passe des heures à taper la prose déjantée de Bill Burroughs. Le texte du Festin Nu est parfois d’une telle violence – drogue, perversion sexuelle, scatologie – que, dans sa chambre blanche et bleue, Jack fait des cauchemars insupportables (aidé par de la mauvaise herbe). Dans ses rêves, il se vide de ses tripes, sous formes d’interminables spaghettis bolognaises. Son ami Bill, qui se promène avec une machette dans la rue et qui change de personnalité tous les deux jours, commence à le perturber. Dans le Festin nu, on peut lire : « Les jeunes voyous du rock’n’roll chambardent les rues du monde entier. Ils envahissent le Louvre et vitriolent la Joconde, ils ouvrent les grilles des zoos, des prisons et des asiles d’aliénés (…) Ils jouent aux James Dean au bord des falaises avec des autocars et des avions de transport, infestent les hôpitaux (…) lâchent des hordes de cochons grognonnants dans les coulisses de la bourse, font caca sur le plancher de la salle de séance des Nations unies et se torchent avec les traités, les alliances et les pactes. » Méchanceté, provocation : Burroughs se tord de rire en lisant ses textes, mais Jack n’est pas sur la même longueur d’onde. Difficile de capter Bill, qui lui explique qu’il reçoit des « messages non décodés d’une autre planète » et qu’il « chie, une bonne fois pour toutes, son éducation Middle West ».

Tanger est le premier voyage de Jack Kerouac hors d’Amérique. Il est amusant de penser que l’auteur de Sur la route – également publié en 1957 – futur manifeste d’une génération (sac à dos, vagabondage, drogues et amours libres), a la trouille d’une ville réputée dangereuse ainsi que le mal du pays. Lorsqu’il ne tape pas à la machine, Jack se promène seul. Les collines qu’il décrit sont aujourd’hui construites ou en passe de l’être. Il faut s’éloigner de la ville pour retrouver ce qui fascina le plus célèbre des « vagabonds » américains. Paysages vert fluo, petits troupeaux, jeunes bergers, hommes priant au milieu de nulle part, paysans qui marchent au bord de la route à la tombée du jour. Alors que Burroughs, tout en catharsis personnelle, n’évoque presque jamais Tanger, la ville fascine Kerouac qui la décrit avec une naïveté touchante, presque celle d’un touriste. « J’atteignis le sommet d’une montagne qui dominait toute la baie de Tanger, et j’arrivai à une calme prairie, sur le flanc d’une colline ; ah les cris des ânes et les bêlements des moutons qui se réjouissaient là-haut dans les vallons ! Des bergers arabes, l’air féroce, passaient devant moi en me toisant, sombres, barbus, enveloppés dans leurs robes, les genoux nus. »

Retour en ville, fin de journée. Sur une hauteur, l’ancienne forteresse des sultans, la Kasbah. Sans doute le plus beau quartier de la ville, avec son dédale de ruelles calmes et colorées, ses murailles qui tombent en lambeaux. Derrière de hauts murs, et des riches portes de bois sculptées, on devine de somptueuses demeures. Tanger, élue par tant d’artistes – Matisse, Tennessee Williams, Genet, Beckett, Rita Hayworth, Mick Jagger – est toujours le rendez-vous glamour d’une certaine élite des arts et des lettres. À la belle saison, les grandes fêtes privées s’enchaînent. On y retrouve, paraît-il, l’esprit cosmopolite et quelque peu décadent d’autrefois. Sur la place de l’ancien palais, vue plongeante sur la mer et l’Espagne, dont les côtes se dessinent, à une vingtaine de kilomètres. De jeunes marocains passent des heures à regarder l’autre continent, immobiles. On se met à leur place, quelques minutes, face au détroit de Gibraltar, hypnotique au crépuscule. Sur la place de la Kasbah, à deux pas d’un commissariat de police, des pépés marocains jouent de la musique arabo- andalouse et tirent sur des pipes à kif sans la moindre gêne. Un peu plus loin, un café ignoré des guides de voyage, ancien repère des Rolling Stones, où les hommes jouent aux petits chevaux. Ici, les fumées qui font sourire embaument librement la salle : aujourd’hui encore, on tolère ce qui, partout ailleurs, est prohibé.

Nul hasard si Tanger fascine les trois aventuriers, partis en première ligne pour faire exploser les tabous de l’Amérique conservatrice. Rappelons les mots de Howl, premier poème Beat et manifeste d’Allen Ginsberg : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus / Se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre (…) qui baisèrent le matin et le soir dans les roseraies et sur le gazon des jardins publics et des cimetières répandant leur semence à qui que ce soit, jouisse qui pourra (…) qui errèrent et errèrent en tournant à minuit dans la cour du chemin de fer en se demandant où aller, et s’en allèrent sans laisser de cœurs brisés. » Burroughs, Kerouac et Ginsberg, sont les parrains d’une génération de rebelles, les premiers à hurler – provoquant censure et scandale – qu’ils aiment les mecs et les filles, la drogue, qu’ils conchient la famille traditionnelle. Tanger était un idéal. On visite la cité avec la sensation de remonter dans le temps : visions des hippies, des beatniks, de la zone internationale. Et l’on goûte, non sans plaisir, l’esprit libertaire d’antan.

article publié dans Libération-Voyages :
Voyages | Tanger, ville ouverte.

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