Voyages | Tanger, ville ouverte

3 Août


TANGER, VILLE OUVERTE
Les écrivains l’ont célébrée, les beatniks l’ont adoptée. Elle incarnait rêve et liberté mêlés. Retour sur les déambulations littéraires de William Burroughs, Jack Kerouac et Allen Ginsberg.

12 MAI 2010
PHOTOS: CC ELYOB
TEXTE: DAVID BORNSTEIN

Il faut une bonne raison – littéraire par exemple – pour se promener dans le quartier du Petit Socco, au cœur de la médina de Tanger. Trafiquants, prostituées, travailleurs pauvres employés sur le port tout proche : l’ambiance est, pour le moins, interlope. Lorsque William Burroughs y débarque, en 1954, le quartier est encore le centre de la vie politique, financière et intellectuelle de la ville. La crème des expatriés a pour habitude de se retrouver au Grand Café, dont l’enseigne domine toujours la place du Petit Socco. Burroughs y passe ses journées, attablé en terrasse, et rêve de gloire. Alors âgé de 40 ans, il n’a écrit qu’un livre – sans aucun succès –, tué « accidentellement » sa femme – ils jouaient à Guillaume Tell – avant de fuir piteusement le continent américain, la police aux trousses. La ville, administrée par sept pays européens est accueillante pour les gens louches : un simple passeport suffit pour s’installer.

Burroughs trouve une chambre rue Los Arcos, dans une sorte de maison de passe tenue par un truand dénommé Tony Dutch. On cherche en vain la rue Los Arcos, car les noms ont été arabisés depuis l’indépendance du Maroc et la fin de la « zone internationale », mais il n’est pas difficile d’imaginer l’hôtel. Le Petit Socco est truffé de « pensions » aux chambres peu recommandables pour les touristes. Burroughs, que les expatriés surnomment « l’homme invisible » (sans doute pour sa grise mine de morphinomane), ne déteindrait pas vraiment dans les ruelles où l’on passe rapidement. Avec son look de flic véreux de cinéma – gueule sinistre, chapeau, imper, cravate – il est encore très loin de ressembler à la vedette du monde des arts qu’il deviendra par la suite.

Passé le port et la grouillante médina, changement d’ambiance : plage, palmiers, résidences de tourisme dominant la sublime baie de Tanger, à flanc de colline. On pense aux tableaux niçois de Cézanne devant l’hôtel Massilia, où Burroughs rencontre le dandy et maître des lettres tangéroises, Paul Bowles – qui snobe le pauvre junkie, avant de l’adorer. Deux rues plus loin, l’hôtel Muniria, façades blanches, volets bleus, n’a pas changé depuis la cure de désintoxication de Bill (son surnom) Burroughs. Après un séjour à Londres, où il décroche des opiacées, l’américain s’y installe, dans une chambre avec jardin et vue sur la Méditerranée. Il fait des abdos, rame sur des barques, travaille quotidiennement à son nouveau roman (le Festin nu) et convainc ses deux grands amis, Jack Kerouac et Allen Ginsberg, de le rejoindre. Après avoir détesté la vie au Petit Socco, il décrit Tanger comme « une ville de rêve » et de liberté. « Je sors avec des garçons, c’est comme si j’étais avec une fille aux USA. Ici, on peut être soi-même, devant tout le monde » écrit-il à Ginsberg.

Le Muniria propose toujours des chambres. C’est la patronne qui occupe celle de William Burroughs. Les murs, autrefois troués de balles – l’écrivain aimait les armes à feu –, sont devenus lisses et couleur rose bonbon. Paul Bowles avait décrit l’état apocalyptique de cette pièce lorsque Bill l’occupait : au sol, des feuilles du roman marquées de traces de semelles, des crottes de rats, des résidus de sandwich au fromage. Au premier étage, la chambre de Jack Kerouac est disponible pour les fans. Elle n’a pas bougé : un petit bureau à la fenêtre, un lit, trois fois rien, juste la mer pour rêver. Au rez-de-jardin du Muniria, un minuscule club, le Tangerin. C’est l’une des boîtes les plus branchées de la ville. Musique techno, vieux piano à queue, ambiance légèrement décadente et rendez-vous de drague homo ou hétéro. Sur les murs rouges, des photos des trois écrivains posant dans les jardins de l’hôtel. Souvenirs de l’année 1957, lorsque les fondateurs de la « Beat Generation » se retrouvent au Maroc, douze ans après s’être rencontrés sur les bancs de la très chic université de Columbia à New York.

En descendant sur la plage, où les parties de foot s’enchaînent du matin au soir, on ne peut s’empêcher de penser à d’autres clichés noirs et blancs pris par Allen Ginsberg. Celui où l’on voit, en caleçon de bain, Peter Orlovsky – l’amant de Ginsberg –, Jack Kerouac, et, couché sur le sable, tout habillé – boudant sans doute – l’impossible Mr Burroughs. La photo a-t-elle été prise lors d’une scène de ménage du quatuor ? Depuis son arrivée à Tanger, Burroughs harcèle Ginsberg, le supplie de le rejoindre. Leur liaison est finie, mais Bill est encore accroc. Ginsberg, ami fidèle et agent littéraire, finit par traverser l’Atlantique en bateau pour l’aider à mettre de l’ordre dans son roman. Mais Burroughs ne supporte pas Peter, le nouveau compagnon d’Allen. Il le trouve un peu « naïf », et le lui fait bien sentir. L’affaire se règle finalement au couteau de chasse, lorsque Ginsberg, allumé par les « majouns » (bonbons au cannabis) attrape son « ex » par le cou et taille sa chemise en pièces. Excédés, Allen et Peter quittent Tanger prématurément, au mois de juin. Ginsberg ne s’en démènera pas moins pour faire publier le Festin Nu à Paris.

Sur cette même photo, prise sur la plage de Tanger, on s’arrête sur Kerouac en caleçon : costaud (il se destinait à une carrière de footballeur américain), regard franc, bonne bouille. On songe à son étrange voyage marocain, qui ne dure finalement que deux mois. Au Muniria, sous la dictée, Kerouac passe des heures à taper la prose déjantée de Bill Burroughs. Le texte du Festin Nu est parfois d’une telle violence – drogue, perversion sexuelle, scatologie – que, dans sa chambre blanche et bleue, Jack fait des cauchemars insupportables (aidé par de la mauvaise herbe). Dans ses rêves, il se vide de ses tripes, sous formes d’interminables spaghettis bolognaises. Son ami Bill, qui se promène avec une machette dans la rue et qui change de personnalité tous les deux jours, commence à le perturber. Dans le Festin nu, on peut lire : « Les jeunes voyous du rock’n’roll chambardent les rues du monde entier. Ils envahissent le Louvre et vitriolent la Joconde, ils ouvrent les grilles des zoos, des prisons et des asiles d’aliénés (…) Ils jouent aux James Dean au bord des falaises avec des autocars et des avions de transport, infestent les hôpitaux (…) lâchent des hordes de cochons grognonnants dans les coulisses de la bourse, font caca sur le plancher de la salle de séance des Nations unies et se torchent avec les traités, les alliances et les pactes. » Méchanceté, provocation : Burroughs se tord de rire en lisant ses textes, mais Jack n’est pas sur la même longueur d’onde. Difficile de capter Bill, qui lui explique qu’il reçoit des « messages non décodés d’une autre planète » et qu’il « chie, une bonne fois pour toutes, son éducation Middle West ».

Tanger est le premier voyage de Jack Kerouac hors d’Amérique. Il est amusant de penser que l’auteur de Sur la route – également publié en 1957 – futur manifeste d’une génération (sac à dos, vagabondage, drogues et amours libres), a la trouille d’une ville réputée dangereuse ainsi que le mal du pays. Lorsqu’il ne tape pas à la machine, Jack se promène seul. Les collines qu’il décrit sont aujourd’hui construites ou en passe de l’être. Il faut s’éloigner de la ville pour retrouver ce qui fascina le plus célèbre des « vagabonds » américains. Paysages vert fluo, petits troupeaux, jeunes bergers, hommes priant au milieu de nulle part, paysans qui marchent au bord de la route à la tombée du jour. Alors que Burroughs, tout en catharsis personnelle, n’évoque presque jamais Tanger, la ville fascine Kerouac qui la décrit avec une naïveté touchante, presque celle d’un touriste. « J’atteignis le sommet d’une montagne qui dominait toute la baie de Tanger, et j’arrivai à une calme prairie, sur le flanc d’une colline ; ah les cris des ânes et les bêlements des moutons qui se réjouissaient là-haut dans les vallons ! Des bergers arabes, l’air féroce, passaient devant moi en me toisant, sombres, barbus, enveloppés dans leurs robes, les genoux nus. »

Retour en ville, fin de journée. Sur une hauteur, l’ancienne forteresse des sultans, la Kasbah. Sans doute le plus beau quartier de la ville, avec son dédale de ruelles calmes et colorées, ses murailles qui tombent en lambeaux. Derrière de hauts murs, et des riches portes de bois sculptées, on devine de somptueuses demeures. Tanger, élue par tant d’artistes – Matisse, Tennessee Williams, Genet, Beckett, Rita Hayworth, Mick Jagger – est toujours le rendez-vous glamour d’une certaine élite des arts et des lettres. À la belle saison, les grandes fêtes privées s’enchaînent. On y retrouve, paraît-il, l’esprit cosmopolite et quelque peu décadent d’autrefois. Sur la place de l’ancien palais, vue plongeante sur la mer et l’Espagne, dont les côtes se dessinent, à une vingtaine de kilomètres. De jeunes marocains passent des heures à regarder l’autre continent, immobiles. On se met à leur place, quelques minutes, face au détroit de Gibraltar, hypnotique au crépuscule. Sur la place de la Kasbah, à deux pas d’un commissariat de police, des pépés marocains jouent de la musique arabo- andalouse et tirent sur des pipes à kif sans la moindre gêne. Un peu plus loin, un café ignoré des guides de voyage, ancien repère des Rolling Stones, où les hommes jouent aux petits chevaux. Ici, les fumées qui font sourire embaument librement la salle : aujourd’hui encore, on tolère ce qui, partout ailleurs, est prohibé.

Nul hasard si Tanger fascine les trois aventuriers, partis en première ligne pour faire exploser les tabous de l’Amérique conservatrice. Rappelons les mots de Howl, premier poème Beat et manifeste d’Allen Ginsberg : « J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus / Se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre (…) qui baisèrent le matin et le soir dans les roseraies et sur le gazon des jardins publics et des cimetières répandant leur semence à qui que ce soit, jouisse qui pourra (…) qui errèrent et errèrent en tournant à minuit dans la cour du chemin de fer en se demandant où aller, et s’en allèrent sans laisser de cœurs brisés. » Burroughs, Kerouac et Ginsberg, sont les parrains d’une génération de rebelles, les premiers à hurler – provoquant censure et scandale – qu’ils aiment les mecs et les filles, la drogue, qu’ils conchient la famille traditionnelle. Tanger était un idéal. On visite la cité avec la sensation de remonter dans le temps : visions des hippies, des beatniks, de la zone internationale. Et l’on goûte, non sans plaisir, l’esprit libertaire d’antan.

article publié dans Libération-Voyages :
Voyages | Tanger, ville ouverte.

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