AILLEURS | Un référendum en forme de plébiscite pour l’AKP

14 Sep


Le parti gouvernemental est le grand vainqueur de ce scrutin. L’opposition et l’extrême droite en sortent affaiblies, ce qui fait les affaires de l’ambitieux Premier ministre Erdogan.

14.09.2010 | Rusen Cakir | Vatan | republié par Courrier International

Le résultat du référendum constitutionnel [58 % en faveur du oui, 42 % pour le non] est un succès pour le parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamiste modéré). Quoi qu’on en dise, ce scrutin était aussi considéré comme un vote de confiance vis-à-vis du gouvernement. Et la population a tranché en faveur de l’AKP. De ce point de vue, la stratégie adoptée par les partis d’opposition a été mauvaise. Le premier vainqueur de cette consultation populaire directe est donc sans conteste le Premier ministre Erdogan qui a pratiquement mené la campagne à lui tout seul. Dans ce contexte, sa détermination à devenir président de la République s’en trouve renforcée. Ce référendum était d’ailleurs pour lui en quelque sorte une répétition en vue de la présidentielle prévue en 2014.

Fethullah Gülen et sa communauté [néo-confrérie islamo-moderniste disposant d’importants relais médiatiques et de réseaux scolaires] peuvent également être considérés comme faisant partie des vainqueurs de ce scrutin. Pour la première fois sans doute, Fethullah Gülen [qui vit aux Etats-Unis] a pris le risque à la veille d’une élection/référendum de s’engager publiquement et de façon délibérée en faveur d’une des parties en présence. Bien que cet engagement ait provoqué des réactions très négatives de la part de l’opposition et malgré la sortie d’un livre événement écrit par un haut responsable de la police accusant cette communauté d’avoir précisément colonisé le ministère de l’Intérieur, il semble que le résultat de ce référendum soit tout profit pour Gülen. Le Premier ministre Erdogan a d’ailleurs réalisé un acte inédit en remerciant publiquement de façon allusive mais claire Fethullah Gülen lors de l’allocution qui a suivi l’annonce des résultats.

Si le Parti républicain du peuple [CHP, kémaliste, favorable au non] n’a pas répondu aux attentes suscitées par l’arrivée à sa tête d’un nouveau secrétaire général, Kemal Kiliçdaroglu, ce qui ne va pas manquer de raviver les dissensions au sein de ce parti, le grand perdant du scrutin est sans nul doute le Parti d’action nationaliste [MHP, extrême droite]. En analysant les résultats du référendum région par région, on constate en effet que le MHP et son leader Devlet Bahçeli n’ont pas réussi à convaincre les électeurs de voter non, en particulier dans ses bastions de la mer Noire, du centre et de l’est de l’Anatolie. Toute la stratégie de ce parti reposait sur une critique de l’“ouverture kurde” lancée par le gouvernement et l’AKP. Lorsqu’on regarde en détail les résultats, on voit ainsi que l’électeur du MHP, dont la sensibilité nationaliste turque est pourtant très forte, n’a pas pris au sérieux les accusations [de collusion avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)] portées contre l’AKP, ou bien a considéré qu’elles n’avaient rien à voir avec le projet de révision constitutionnelle.

L’appel au boycott lancé par le Parti pour la paix et la démocratie (BDP, héritier de différents partis prokurdes interdits] a été un succès qui a permis à ce parti de montrer la solidité de son ancrage régional. Désormais, plus personne ne peut nier que dans les régions du sud-est anatolien où les combats entre le PKK et l’armée turque ont été les plus intenses, le BDP (et par conséquent le PKK) dispose d’une base populaire très forte. Par ailleurs, le fait que les électeurs kurdes qui se sont rendus aux urnes ont voté massivement en faveur du oui montre que ce boycott était dirigé contre le oui dans une région où l’AKP constitue actuellement le seul rival du BDP. Toutefois, l’effet de ce boycott doit être relativisé dans la mesure où il n’a pas réussi à influencer le résultat d’ensemble de cette consultation.

Finalement, ce référendum montre que l’AKP se retrouve en position de force tant dans les régions où le nationalisme turc est puissant que dans celles où le nationalisme kurde est solidement ancré. Dans ces conditions, et malgré les critiques contradictoires qui émanent et du courant nationaliste turc et de son pendant kurde, les obstacles empêchant l’AKP de poursuivre son “ouverture kurde”, qui était au point mort, semblent être levés. Dans un contexte où les nationalismes turc et kurde se nourrissent l’un de l’autre, la défaite du parti nationaliste turc et le succès très relatif du parti incarnant la mouvance prokurde à l’occasion de ce référendum brisent cet “équilibre” et pourraient avoir des conséquences politiques non négligeables.

Dans ces conditions, plus rien en principe ne s’oppose à ce que le Premier ministre tienne sa promesse sur l’adoption d’une “nouvelle Constitution civile”, projet qui constituera très certainement le principal slogan de campagne de l’AKP pour les prochaines élections législatives prévues en juillet 2011.

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