ALGER, LE PARFUM DES FLEURS D’ORANGER

14 Sep

Par Célia Héron | libé-voyages

13 SEPTEMBRE 2010
PHOTOS: CC TOUFIK LERARI

Le premier cahier était le plus épais. Le temps avait jauni ses feuilles trop fines. C´était sa trace à elle dans l’Histoire, une trace d’encre, pour effacer les traces de sang. Celle de sa mère. Au hasard des pages, le papier glisse sous ses doigts. Un jour, elles avaient senti la fleur d’oranger. Je m’envole.

12 avril 1959

Aujourd’hui, j’ai tué le poisson de Mme Bompard. Je ne voulais pas. Mais c’est arrivé. C’était l’heure du déjeuner. Dans le réfectoire, bruits de couverts, chahut discret, odeurs collantes de fritures. Chaleur dorée d’Alger. «Silence !» Mme Bompard a surgi dans le réfectoire. Elle a traversé la salle, raide comme le silence. Son doigt s’est pointé sur mon visage, trop foncé pour me rendre anonyme. J’ai 14 ans mais je ne suis pas bête.

«Vous. Levez-vous ! Prenez l’assiette à déchets. Là. Mangez.»

Quelques rires étouffés, des froissements de voix blondes, puis de nouveau, le silence. Dans l’assiette, arêtes et peaux grisâtres, morceaux de pain trempés de sauce orange, restes de macédoine multicolore. J’ai mangé. Sans lever les yeux de cette assiette. Un vrai tableau qui s’appauvrissait au fur et à mesure que j’avalais. Je pensais à maman, à son regard grave : «Ne réponds jamais ! Même si on te frappe, tu n’as rien à rendre. Répète après mois : « Je n’ai rien à vous rendre. »» Je répétais, je répétais, même quand elle n’était plus là pour m’observer, même aujourd’hui dans mon silence.

La sonnerie nous a libérées. Je me suis dirigée vers son bureau, à l’entrée du lycée. Sur le meuble noir trônait son aquarium, sa fierté : le poisson rouge. Je l’ai saisi pour l’écrabouiller. Il s’est échappé et s’est mis à rebondir, petite balle ridicule. Qu’il crève. «Qui a commis ce crime ? Qui est l’assassin ?» Elle souffrait. Je scrutais le sol, attentive et muette. Une seule question : Va-t-elle pleurer ? Est-ce que les Français pleurent, eux aussi ?

23 juillet 1961

Ne rien ressentir, ne rien montrer, surtout pas la peur. Moi, je n’ai rien montré aux soldats du check-point cet après-midi. Le bus scolaire s’est arrêté. Les camarades de classe ont commencé à chanter : «Non… Rien de rien… Non… Je ne regrette rien.» De plus en plus fort.

A la fin, ils hurlaient, les pieds-noirs. «Je ne regrette riieeennn.» Et nous, les quatre Arabes du lycée français, tassées au maximum sur nos sièges, le regard vide. On n’a rien dit. On n’a pas baissé les yeux. La guerre va finir. Toutes les guerres finissent, Maman me le répète chaque soir. Il faut juste ne pas mourir avant la fin.

19 mars 1962

Ce matin au lycée, Mme Bompard, n’a pas hurlé pour nous mettre en rang. Les filles parlaient entre elles en nous regardant : on était exclues du complot qui se tramait. Derrière les murs du lycée, des bruits étranges, une agitation confuse, puis une rumeur dans la rue qui brusquement s’est amplifiée. «Al-gé-rie fran-çaise !»

La haine est un conducteur puissant. La cour s’est électrisée. La porte du lycée a-t-elle cédé sous la pression ou a-t-elle été ouverte ? L’espace n’était plus qu’un cri : «Al-gé-rie fran-çaise !» Instinctivement, on s’est rassemblées dans le seul coin de la cour qui avait une issue possible : la loge du concierge. M. Matthieu a senti le danger. Il est venu se placer à quelques mètres de nous. Quand la masse hurlante a voulu s’approcher, il a ouvert les bras. Le message était clair. «Vous passerez d’abord sur mon corps.» Il nous a regardées. Son pauvre sourire disait «courage». Une dizaine de soldats français et quelques civils arabes sont arrivés sur les lieux, ils ont formé un cordon et nous sommes sorties de ce guêpier par le logement de la directrice. Chacune d’entre nous a été raccompagnée chez elle.

2 août 1980

C’est de pire en pire les restrictions d’eau à Alger. Plus qu’une heure pour tout remplir : baignoire, bassines, casseroles. J’ai fait la vaisselle et le parterre. Rageusement. Sans réussir à échapper au muezzin. «Allah est le plus grand !» Des fois je sens mon corps m’échapper, je n’ai plus de centre. Les minarets, les haut-parleurs qui s’invitent chez moi, les réveils glacés en pleine nuit, avec ce cri qui me vrille les tympans et l’âme. «Allah est le plus grand !»

Que veulent-ils ? Je ne sais même pas quand est-ce que tout cela a commencé. Conséquences des prêches de Khomeiny ? Frustration d’une population asphyxiée par la corruption des «grands» ? Et le vitriol jeté sur la face des «impies» ! Vengeance des hommes sur les femmes… ? Enfin voilées, enfin soumises ! «Aslam, taslam» : «Soumets-toi, tu seras sauvé»… Je préfère mourir.

Se rincer, sentir l’eau tiède essuyer les gouttelettes de sueur, échapper à la chaleur du ciel et au harcèlement des «frères». Fatigue.

14 juin 1981

Les moteurs font mousser l’eau de la baie. La ville est déjà loin. Partout, la mer. Les sentiments s’entrechoquent comme notre vaisselle dans la soute. C’est fini, la peur au ventre.

23 novembre 1982

J’ouvre la fenêtre. Grande bouffée d’air parisien. Je cherche du travail. Quelque chose qui me fasse vivre. Pas survivre.

Imprimé en moi, le désir maladif, non négociable, d’être une femme libre. Quel qu’en soit le prix. Je sens l’absolue nécessité de communiquer avec d’autres pour VIVRE. Briser le silence. Dominer les peurs. C’est ce que je veux pour moi et c’est ce que je veux partager.

17 janvier 1989

Ce matin, au cours de français, la chaise de M. Emre était vide. L’inquiétude s’est vite installée parmi mes élèves. Les accents, les couleurs, les âges, et l’envie d’apprendre se mélangent sur ces visages d’exilés. Ils me regardent. Tout un monde réuni dans les 30 mètres carrés du centre social. Deux coups frappés et la porte s’est ouverte sur M. Emre, son sourire a éclairé la pièce. Il a bien ménagé son effet de surprise. «J’ai réussi ! Je suis allé à la banque. J’ai rempli mon chèque comme on a appris avec Zakiya. Je l’ai donné à la dame. J’ai signé. Elle m’a donné l’argent. Regardez ! Elle m’a donné l’argent !» Il avait dans le regard la fierté d’un enfant qui a surmonté l’obstacle.

Je les aide à conquérir une parcelle de liberté, ils me renforcent dans le sentiment que la vie peut avoir du sens. Même dans le gris et la pluie. Même dans le manque de parler sa langue maternelle.

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