Quand la vie sans parents n’a plus aucun sens

14 Sep

AILLEURS

14.09.2010 | Expreso | COURRIER INTERNATIONAL


Depuis 2005, 58 enfants ont mis fin à leurs jours dans le sud de la province de Chimborazo [centre du pays]. Ces suicides seraient en rapport avec le taux élevé de migration de leurs parents
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La jeune fille avait 17 ans lorsqu’elle a mis fin à ses jours en ingérant une forte dose de mort-aux-rats. Quelques jours auparavant, elle avait été humiliée publiquement, accusée d’avoir volé des vêtements dans l’une des petites boutiques de l’étroite rue Simón-Bolívar, axe principal du bourg de Chunchi, dans la province de Chimborazo.

Avant sa mort, Lourdes del Rocío a rédigé une lettre, qui a été lue ensuite dans son lycée, pour justifier son acte. Elle y écrit que ses parents, partis avec les “coyotes” [passeurs] après sa naissance, lui ont toujours manqué. Elle a été élevée par ses sœurs qui, au fil des ans, ont fondé leur propre foyer et l’ont hébergée tour à tour.

Depuis 2005, 58 enfants, tous fils de migrants, ont mis fin à leurs jours dans cette région du centre du pays. Alors que cette zone connaît déjà un déclin démographique, la mort d’un si grand nombre d’enfants multiplie les problèmes.

Le maire, Walter Narváez, relate avoir rencontré une communauté de 4 500 personnes originaires de Chunchi lors de sa dernière visite aux États-Unis, alors que dans le canton de Riobamba, où se trouve Chunchi, 780 enfants vivent désormais sans parents. Désormais, dans ce bourg d’environ 7 000 habitants, on ne croise plus que des grands-parents et des petits-enfants.

La mairie a dû intervenir pour pallier ces abandons. Une fois identifié les 205 cas les plus complexes de la zone, le conseil municipal a mis en place un plan incluant alimentation, devoirs dirigés, activités sportives et culturelles pour que les enfants de migrants emploient leur temps libre de la meilleure manière qui soit. Dans le canton de Chunchi, on ne trouve personne dont un membre de la famille ne se soit aventuré un jour sur la route des “coyotes”. Leurs récits sont terrifiants et leurs échecs de plus en plus nombreux. Le maire résume le problème par cette formule crue : “L’une de nos ambulances sert plus à ramasser les cadavres qu’à emmener les malades de la commune à l’hôpital.”

Pourtant, le village de Tauri, à cinq minutes à peine de Chunchi, semble revivre grâce à l’argent envoyé par ceux qui ont émigré. De grands immeubles achevés et d’autres en finition émaillent ce paysage de montagne escarpé. Beaucoup de façades sont ornées de l’image de la Vierge de Guadalupe [sainte patronne du Mexique], témoignage de la reconnaissance des voyageurs qui ont traversé le Mexique à pied et franchi la frontière avec succès.

Margarita Chomborazo Guamán, 39 ans, habite avec ses quatre enfants dans les hauteurs du village. Son dernier-né, deux ans à peine, a la citoyenneté américaine, car Margarita a vécu huit ans à New York, où elle travaillait comme femme de ménage. Mais elle s’est retrouvée au chômage après la crise et a décidé de retourner au pays. A son retour, son fils cadet de 17 ans, Telmo Leonidas, la supplie de l’aider à partir. “Il m’a reproché de ne rien faire pour lui. Je lui ai dit que là-bas rien n’est facile et qu’on souffre beaucoup. Il n’a pas voulu m’écouter : ils – les “coyotes” – sont venus nous voir et nous avons fixé le prix du voyage à 11 000 dollars [8 590 €]. Il est parti le 15 juillet”.

Mais le 26 août, elle a reçu un appel de son ex-mari, Telmo, qui réside aux Etats-Unis. Il l’a informée que “le passeur l’avait appelé pour lui dire que leur fils figurait sur la liste des 72 massacrés” [voir cet article sur le sujet].

Elle s’était engagée à verser à l’un des “coyotes” 2 000 dollars quand son fils arriverait au Guatemala, et le reste dès son arrivée au Texas. Mais les choses ne se sont pas passées comme ça. Pour cette mère, le fait que personne ne lui réclame l’argent est le signe évident qu’il n’arrivera pas à destination.

Elle garde cependant l’espoir que Telmo soit parti avec un autre groupe et qu’il se dirige maintenant vers Los Angeles, où résident d’autres proches.

Le Senami [Secrétariat national des migrants] lui a conseillé de ne rien dire aux médias, assurant que la démarche serait inutile pour ce genre de problèmes. Alors Margarita se contente d’attendre des nouvelles de son fils, tandis que les jours passent dans cette région où le temps semble s’être suspend

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