Interdiction de la corrida: entre protection animale, régionalisme et rejet du franquisme

23 Sep


Sylvain Mouillard / Liberation.fr /Monde 29/07/2010 à 10h39
José Tomas, en 2009 dans l’arène de Barcelone (AFP PHOTO/LLUIS GENE)

Frédéric Saumade est professeur d’anthropologie sociale à l’université de Provence. Spécialiste des cultures tauromachiques (1), il revient sur la décision des députés du parlement régional de Catalogne d’interdire les corridas à partir du 1er janvier 2012.

Quelle est la tradition catalane de la corrida?

Elle est ancrée dans le sud de la Catalogne, dans le delta de l’Ebre, et s’est formalisée sous la forme des correbous. Ce sont des courses de taureaux dans les rues, qu’on peut lâcher de nuit, avec des torches fixées aux cornes. Il n’y a pas de mise à mort. Quant aux jeux d’arène, ils sont faits de sauts, de feintes, d’esquives. C’est la même classe de jeux taurins que ceux de Camargue et des Landes.

Existe-t-il différentes traditions tauromachiques en Espagne?

Oui, cela s’est formalisé au XVIIIe siècle, autour de différentes régions. Il y avait une concurrence entre la tauromachie de Séville et celle du Nord de l’Espagne, notamment la Navarre et l’Aragon. Le style andalou, très centré autour de la dramaturgie de la mise à mort, était empreint d’une certaine gravité et d’un esthétisme. Le style navarrais, lui, était plus athlétique, virevoltant, fait de corps à corps. Cette tauromachie, popularisée par certaines gravures de Goya, était beaucoup plus burlesque et populaire. Au final, c’est la tradition andalouse qui s’est imposée au XIXe siècle.

Quels marqueurs politiques sont associés à la corrida andalouse?

Elle a été exploitée par le régime franquiste. La propagande du régime s’est notamment appuyée sur l’image de grands toreros, comme Manolete. Par ailleurs, les principaux éleveurs de taureaux, des grands propriétaires terriens, étaient franquistes. Pour les catalans, la corrida est associée à Franco. La course de rue (dont le correbous catalan) a été marginalisée et même interdite sous Franco. Après la chute du Caudillo, il y a eu un regain de ces traditions et des revendications régionalistes.

Ce sentiment a-t-il eu une influence dans le vote de mercredi?

Il y avait deux types d’opposants à la corrida: les animalistes purs et durs, qui voudraient interdire tout sorte de jeu taurin, et les régionalistes catalans, dont la motivation première est avant tout anti-espagnole. Pour cela même, ils ont défendu les correbous contre la corrida. C’est le point de vue des régionalistes qui a prévalu, puisque les correbous ne sont pas concernés par l’interdiction, alors qu’on pourrait aussi juger que ces jeux, bien que sans mise à mort, sont également cruels pour les taureaux. En revanche, le Parti populaire (droite) s’est prononcé pour le maintien de la corrida, au nom de défense de l’Espagne et de ses traditions.

Comment la corrida a-t-elle évolué ces dernières années en Espagne?

L’argument animaliste a largement pénétré les sphères aficionada. La corrida s’est beaucoup adoucie. Le spectacle d’avant les années 30 serait insupportable aux spectateurs d’aujourd’hui. A l’époque, les chevaux des picadors n’étaient pas protégés par un caparaçon, ils finissaient souvent étripés dans des arènes.

L’importance de la mise à mort s’est amoindrie. Au XIXe siècle, l’acte central c’était la pique et le coup d’épée mortel. Mais progressivement, on a assisté à une esthétisation de la corrida. Sa dramaturgie est mise en valeur par la capacité du matador protagoniste à faire des passes avec sa cape et sa muleta, à entrer dans une chorégraphie avec l’animal.

C’est cela qui fait le clou du spectacle, et non la mise à mort. D’ailleurs, il est de moins en moins exceptionnel que le taureau soit gracié quand il a été très brave et que les toreros l’ont travaillé à la perfection aux yeux des spectateurs. Du taureau gracié, on espère le voir devenir un bon reproducteur sur ses prés d’origine.

Y-a-t-il un désintérêt du public?

Les derniers sondages affirment que la majorité des Espagnols sont opposés à la corrida. Ce mouvement est prégnant en Catalogne, qui s’affiche à la pointe de la modernité espagnole. Cela est dû à la conjonction des arguments animalistes, qui progressent dans tout le monde occidental, et des arguments régionalistes catalans.

Cela étant, à Barcelone, il y a des corridas tous les dimanches pendant la saison, d’avril à octobre. Celles-ci restent très touristiques. Il existe également des corridas pour connaisseurs au sein de l’arène barcelonaise, la Monumental. Ces dernières années, la plus grande vedette actuelle, José Tomas, y a triomphé devant les arènes combles.

L’interdiction des corridas va avoir un impact économique négatif pour la région. Il y a en effet une fiscalité intéressante autour de la corrida. Les férias organisées autour de ces événements brassent aussi beaucoup d’argent.

Ce qui s’est passé en Catalogne peut-il toucher d’autres régions?

Ce vote est loin d’être anecdotique, et l’on comprend bien que le contexte actuel de progression de la passion pour les animaux au sein des populations occidentales menace fortement une tradition telle que la corrida. Une demande d’interdiction a d’ailleurs été déposée auprès de la communauté de Madrid. Je pense néanmoins que cela a très peu de chances d’aboutir; pour la contrer, un groupe de députés du PP a demandé la reconnaissance officielle de la corrida comme «patrimoine national».

Barcelone, par rapport à la capitale, n’est pas une grande ville de tradition tauromachique. A Madrid, la passion collective est très forte et réunit à peu près toutes les classes sociales, puisque aux guichets des arènes de Las Ventas, on peut trouver des places coûtant moins de dix euros. Même si la tauromachie ne suscite plus l’admiration que d’une minorité d’Espagnols, c’est une forte minorité dans ses bases régionales (Andalousie, Castille, Valencia, Navarre et Pays Basque). Une interdiction généralisée aurait alors le relent autoritaire que les détracteurs catalanistes prétendaient justement stigmatiser en associant corrida et franquisme.

Quelles sont les origines de la corrida espagnole?

La corrida moderne est une tradition d’origine andalouse qui remonte au XVIIIe siècle. On trouve la trace de corridas populaires ou aristocratiques à partir du haut Moyen-Age, mais elles n’avaient pas la forme des spectacles tauromachiques, caractéristiques des sociétés modernes. Par exemple, lors des fêtes officielles, la noblesse organisait des courses de taureaux au cours desquelles les jeunes chevaliers devaient faire la preuve de leur bravoure devant le peuple.

On assiste à un glissement à la fin du XVIIe siècle – début du XVIIIe. Notamment en raison de la décadence des mœurs de la noblesse guerrière, liée à la régression de l’empire hispanique. Le roi Philippe V, qui déteste les corridas, encourage à ce qu’elles ne soient plus pratiquées par la noblesse, mais seulement organisées par elle. C’est à partir de ce moment que des hommes issus des classes populaires en deviennent les protagonistes.

Aujourd’hui, on a donc d’un côté une tradition andalouse «nationale», basée sur la mise à mort de l’animal, et de l’autre des traditions locales régionales…

En effet. La tradition andalouse nationale a cours dans toutes les régions d’Espagne, sauf dans le nord de la Catalogne et dans une partie de la Galice. Cette tradition est impérialiste, c’est-à-dire qu’elle s’est développée au-delà de ses frontières originelles dans le sud de la France et en Amérique latine. A cet égard, dans le processus de démantèlement de l’empire espagnol, si certains pays latino-américains – tels le Mexique ou le Pérou – ont adopté la corrida comme un emblème national, d’autres – tels l’Argentine ou le Chili – l’ont rejetée, à cause de son identité hispanique trop marquée, dès qu’ils ont acquis l’indépendance.

En quelles occasions la corrida a-t-elle été contestée?

La première interdiction fut édictée par une bulle du pape Pie V, en 1567. Il s’agissait alors de défendre à tout croyant de mettre son âme en danger pour des raisons non-chrétiennes. Trente années plus tard, en 1596, Philippe II obtient de Rome la levée de cette interdiction, en arguant de la passion du peuple pour les jeux taurins.

Puis, au XVIIIe siècle, la polémique suit les raisons économiques de l’époque. Charles III, le «despote éclairé», prônait la modernisation de l’Espagne. Certains de ses ministres, des économistes, étaient contre les courses de taureaux. Pour eux, c’était une perte de temps et de richesse.

L’argument animaliste – fustigeant la barbarie et la cruauté de la corrida – est venu plus tard, au XIXe siècle. Ce mouvement prend sa source en Angleterre, où naît la conscience naturaliste et une certaine compassion envers l’animal. En France, la loi de Grammont, qui interdit les mauvais traitements sur les animaux, est invoquée par la Société Protectrice des Animaux pour interdire les corridas qui ont été importées d’Espagne dès le début du second Empire.

A la fin du XIXe siècle, on assiste dans l’Hexagone à un repliement des corridas sur les régions méridionales où la passion collective pour ce spectacle est la plus forte, les pays landais et camarguais notamment. Le législateur reconnaîtra au XXe siècle une «tradition taurine interrompue» dans ces régions.

(1) Frédéric Saumade est auteur, notamment, de:

1998. Les tauromachies européennes. La forme et l’histoire, une approche anthropologique, Paris, Comité des Travaux Historiques et Scientifiques.

2008. Maçatl. Les transformations des jeux taurins au Mexique, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux.

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