Minervois, le souffle du vin

9 Oct

Terre de vin et de vent, terre d’histoire aussi, le Minervois, à l’écart des autoroutes touristiques, dévoile son Midi préservé aux amoureux des chemins de traverse, à ceux qui aiment perdre leur temps.

Libération-Voyages – 08 OCTOBRE 2010 – texte et photos: Romain Meynier

Quand ils vinrent s’installer ici, il y a une trentaine d’années, Hollandais, Anglais, Américains trouvèrent dans le Minervois ce qu’ils étaient venus chercher : l’image qu’ils avaient de la France, celle qui colle au béret. Un pays où il fait bon vivre, un pays de soleil, de bonne bouffe et de pinard, de petits villages médiévaux recroquevillés autour de ruelles étroites en circulade à l’ombre d’une église massive multiséculaire. Ils guettaient ces enseignes au charme suranné, celle du ferronnier ou du garage Motul pendues aux maisons de villes. Ils traquaient l’ombre des platanes, les senteurs de la garrigue, les allées des marchés et celles d’oliviers, les tournées de la camionnette du boucher, les matches de rugby, le pain que parfois encore on commande en occitan, l’échoppe de Marlène l’épicière de Caunes-Minervois, qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît. Ils voulaient leur cliché et ils l’ont eu, ils l’ont toujours.

Faut dire que le Minervois vit un peu hors du temps, confortablement calé à l’abri des grands axes de communication, aux portes du Parc Régional du Haut Languedoc. A cheval entre Hérault et Aude, entre canal du Midi, causses, gorges et montagne noire, entre pins et châtaigniers, au cœur de ce sud qui aurait pu être un pays que l’on aurait nommé Occitanie. Une terre tranquille, où l’on compte plus de vignes que d’hommes, et qui, selon un restaurateur du cru, aurait fait sienne l’adage « le temps se venge de ce qu’on a fait sans lui ». Peut-être aussi qu’ici l’air du temps a dans le passé trop marqué les hommes, que le vent de l’histoire s’est acharné sur les causses avec un peu trop d’application pour qu’on préfère désormais le laisser filer. Le Minervois, c’est une histoire de vent, d’un zef qui lamine sans obstacles un cirque de collines, d’un vent, le Cers, qu’ « on ne connaît pas à la météo de la télé », précise amusé Jean-Louis Poudou, vigneron au domaine de la Tour Boisé à Laure-Minervois. Un vent qui balaye les feuilles mortes comme les nouvelles religions, qui ravive les colères et qui, surtout, fait mûrir le raisin. Et ce vent, à en croire les poètes du quotidien, ce sont les platanes qui, en bougeant leurs feuilles, le feraient décoller.

Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’après le passage de quelques préhistoriques venus ériger, sans doute excités par tant de caillasses, une poignée de dolmens, puis l’établissement de retraités des légions romaines protégeant d’une barrière de salades les ports de la côte contre les barbares de l’intérieur, le premier vent que le Minervois sentit passer ce fut celui du boulet.

Dans ce Midi à l’identité affirmée, l’alliance entre cathares et seigneurs locaux ne pouvait qu’en engendrer une autre, celle du roi de France et de ce bon vieux pape, épée dans une main et croix dans l’autre, en marche pour aller brûler de l’hérétique et soumettre des comtés franchement récalcitrants. En 1209, le bien nommé Innocent III lance la croisade contre les Albigeois et, un an plus tard, Simon de Montfort, après s’être emparé de Béziers puis de Carcassonne entame le siège de Minerve, micro cité perchée sur son éperon rocheux, au croisement des gorges de la Cesse et du Brian. La ville tombe faute d’eau, 140 parfaits et parfaites sont précipités dans les flammes, refusant d’abjurer. Mission accomplie, Simon de Montfort peut s’en aller l’esprit léger massacrer ailleurs. En une sorte de pèlerinage, Minerve accueille aujourd’hui une flopée de touristes, qui n’ont de croisées sur leurs tuniques que les lanières soutenant leur appareil photo. Martyrisée il y a bien longtemps, la cité fait la belle et elle a de quoi. S’échappant au dos du village, les gorges du Brian s’enfoncent vers les causses entre des falaises calcaires ruisselant de cascades les jours de fortes pluies. Celles de la Cesse ont choisi d’elles mêmes de détourner leur lit, s’en allant creuser sous la roche une gigantesque voûte bizarrement appelée pont naturel, que l’on peut l’été parcourir à pied. L’hiver on ne peut pas, il y coule de l’eau. De la montagne noire descendent les ruisseaux, eux qui iront, captés bien plus bas, alimenter le canal du Midi.

Car, quand le roi de France s’intéressa de nouveaux au Minervois quelques siècles plus tard, ce ne sera plus pour souffler sur les braises des bûchers. L’obscurantisme était maintenant balayé par le vent de la modernité. Aux ordres de Louis XIV, Pierre-Paul Riquet fit creuser en vingt ans une immense voie d’eau, reliant Toulouse au bassin de Thau aux abords de Sète, soit l’océan Atlantique à la Méditerranée. Des siècles durant les bateaux de marchandises vont doucement y serpenter, jusqu’à ce que trains, camions, avions… finissent par avoir raison de ce transport un peu lent. Depuis les années 70 les charbonniers sont partis et, à l’ombre des platanes, encore eux, glissent désormais les péniches et vedettes des plaisanciers. Au Somail, hameau étape devenu havre de paix, la seule embarcation de commerce se nomme Tamata, une épicerie flottante aux couleurs pimpantes où l’on vend aussi bien des produits régionaux que des briques de lait. Les anciens hangars en pierre sèche et toit de tuiles rousses accueillent désormais cafés gourmands, chambres d’hôtes et une Librairie ancienne, caverne d’Ali Baba aux 50 000 références envahissant des rayonnages que peinent à escalader de modestes escabeaux. Un antre à dévorer des yeux, des mains, du nez, s’enivrant de l’odeur de ce papier jauni.

Et, quitte à s’enivrer, autant s’essayer à ce qui est ici l’âme du pays. Le Minervois c’est aussi, et peut-être surtout un vin AOC. Surtout pour lui, on l’a dit, que le vent souffle. Surtout autour de lui que la vie s’organise, autour du travail de la vigne qui rythme l’année et les saisons. Environ 170 domaines et 30 caves coopératives s’attachent à marier grenache, syrah et carignan pour en tirer un « vin d’air », un « millésime du vent », soutient Jean-Louis Poudou, vigneron, « un vin plus proche du cerveau que des pieds, qui descend et remonte dans la tête. On vend de l’intelligence dans un pays en sous-picolage chronique. » Un vin du sud, parfois victime du mépris des « buveurs d’étiquettes ». Un vin de terroir en tout cas, souvent rouge et puissant, toujours un peu différent d’un vallon à l’autre, jusqu’à devenir muscat à Saint-Jean-de-Minervois. Un vin ciment de l’identité, un vin de la colère aussi, il y a un siècle de cela, en 1907, quand, derrière Marcelin Albert, le « prêcheur des platanes » natif d’Argeliers, le Languedoc-Roussillon se soulevait contre la misère, contre un vin que l’on jette au caniveau faute de pouvoir le vendre. En cause, le phylloxéra puis la surproduction, et les fraudeurs qui, à Paris, coupaient la vinasse au sucre, à l’eau, l’obtenaient à partir de raisins secs réhydratés, d’acide ou de colorants. Une colère qui finira rouge sang, à Narbonne, sous les balles des cuirassiers de Clemenceau.

Et, aujourd’hui quand elle souffle à nouveau c’est pour pester contre les éoliennes, ces voleuses de vent, plantées au sommet des causses, là où il fait bon s’égarer sur une absurde départementale. Le nez dans le thym, la lavande et le romarin, à la recherche de quelque mazet en pierre sèche ou de la chapelle Saint-Jean de Dieuvaille, qu’on a renommée Saint-Jean-du-Trou tellement elle est paumée. En quête d’un resto où l’on servirait une pintade aux figues, une daube de sanglier, une omelette aux asperges sauvages ou de la confiture d’arbouses. Cherchant à dénicher ce bout de canal au bord duquel on serait le seul à pique-niquer, ce coin de rivière perdu au creux d’une gorge touffue, si large qu’on croirait un canyon. Ou cette « curiosité de Lauriole » qui fit un temps la une des émission de l’étrange à la télévision, cette côte qu’on croit qu’elle monte alors qu’en fait elle descend, à moins que ce ne soit l’inverse. Le Minervois ça se découvre le nez au vent, par les chemins de traverse.

Pratique :
Où ?
Dans le Languedoc-Roussillon, à cheval sur les départements de l’Hérault et de l’Aude, le Minervois s’étend entre le canal du Midi et la montagne noire, dans un arrière-pays situé en gros à l’ouest de Béziers et Narbonne et au nord de Carcassonne. On peut y accéder par l’autoroute A9 que l’on quittera à Béziers ou Narbonne, ou par l’A61 que l’on quittera à Carcassonne.

Dormir, manger
Hôtel restaurant d’Alibert à Caunes-Minervois.
Tél. : 04-68-78-00-54. hoteldalibert@caunesminervois.com
Vastes et confortables chambres doubles 70 euros. Repas complet 25 euros.
Tenue par la même famille depuis quatre générations, une adresse chaleureuse située dans un superbe hôtel particulier du XVIe siècle au cœur du bourg médiéval de Caunes-Minervois. Côté assiette, le menu, présenté avec humour, déroule des produits du terroir frais et de qualité, cuisinés en toute simplicité.

A la découverte du vignoble– Du printemps à l’automne, l’office de tourisme de Minerve organise les « Rencontres vigneronnes », des balades dans les vignes accompagnées du viticulteur et qui se terminent par une dégustation voire un repas. Renseignements sur http://www.minerve-tourisme.com
– Pour un aperçu de tous les crus du Minervois (AOC Minervois, muscat Saint-Jean-de-Minervois et appellation village AOC Minervois-La Livinière) détour par à Homps, au bord du canal du Midi, au Chai – Port Minervois (35 Quai des Tonneliers. Tél. : 04 68 91 18 98).

Pour plus de renseignements www.leminervois.com

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