Art contemporain: l’Italie de Berlusconi en pleine forme

22 Nov

Malgré le marasme berlusconien, la jeune scène artistique affiche une vitalité étonnante. Chronique d’un paradoxe.

« Tous les matins, quand j’écoute les informations ou quand je lis les journaux, ça ressemble à un mauvais rêve. A Milan où je vis, il y a tous les soirs, à partir de 23h30, un couvre-feu militaire, soi-disant à cause de l’immigration. Tout va mal en Italie. Mon seul espoir, c’est d’avoir le moyen de repartir à l’étranger. »

Rencontré sur la foire d’art de Turin Artissima, où il a été invité à concevoir une exposition sur la littérature, Vincenzo Latronico, écrivain de 26 ans, se montre à la fois brillant, bouillonnant d’idées et très désenchanté. Son premier roman, écrit à 24 ans, Ginnastica e rivoluzione, dressait le portrait de sa génération, à la fois dégoûtée du berlusconisme et sans plus aucune illusion politique : « La scène se passe en 2001, un peu avant le G8 de Gênes. Un petit groupe d’étudiants italiens politisés s’est échappé à Paris, la ville de Mai 68, pour préparer la manifestation anti-G8. Mais enlisé dans leurs déboires amoureux, dans leurs discussions interminables, leur motivation s’effrite et le roman se termine sans qu’on sache s’ils iront ou non manifester à Gênes. » Cet état d’esprit est commun à de nombreux jeunes artistes que l’on classe parfois dans la « non-scène » italienne. Souvent dispersés à travers le monde, installés à Berlin, New York, Paris ou Amsterdam, obligés de quitter un pays dont la culture manque de structures, de moyens, de musées et d’aides à la création contemporaine, refoulés par une université fermée et élitiste, enfin, minés par la politique droitière du gouvernement.

« La droite populiste mène une campagne très dure contre les droits civiques, contre les revendications féministes, contre l’immigration, souligne Alessandro Rabottini, jeune curateur du centre d’art de Bergame. Elle s’en prend aussi à l’art contemporain qu’elle accuse d’être incompréhensible et déconnecté des « vrais » besoins des gens. La nomination de quelqu’un comme Vittorio Sgarbi (critique d’art mais surtout homme politique proche de Berlusconi et membre un temps de Forza Italia – ndlr) au poste de curateur du pavillon italien à la prochaine biennale de Venise relève de cette logique. C’est une honte pour l’Italie. »

Paradoxe à l’italienne : en plein marasme, cette diaspora se retrouve aujourd’hui au coeur du nouveau paysage international de l’art contemporain. A l’image de la revue Kaleidoscope, gratuite et indépendante, italienne mais intégralement publiée en anglais, diffusée dans tout le monde de l’art, et qui s’est imposée en deux années à peine comme une plate-forme de la jeune scène internationale.

Une nouvelle génération arrive

Maisons d’édition, galeries, critiques d’art et une flopée de commissaires d’exposition : à tous les étages, une nouvelle génération, faite de connexions internationales, de stratégies individuelles mais aussi de solidarité effective, émerge et semble avancer tout ensemble. « La force de cette génération, c’est qu’elle n’est pas seulement italienne », commente le curateur Francesco Manacorda, installé à Londres depuis 2001 et devenu depuis cette année le jeune directeur de la foire d’art de Turin, Artissima. Jeune, pointue, prospective, sérieuse comme toute cette scène artistique aujourd’hui, la foire s’avère plus poussive cette année du côté des affaires : « La crise économique a débarqué un peu plus tard en Italie, commente Manacorda, mais elle est lente et profonde. »

.Malgré le marasme berlusconien, la jeune scène artistique affiche une vitalité étonnante. Chronique d’un paradoxe.
A côté des stands des galeries, et donc hors-commerce, le directeur d’Artissima a fait installer une immense architecture tout en matériaux recyclés pour accueillir des expositions sur la danse, le cinéma ou la littérature : « C’est un musée éphémère et un peu rêvé, ouvert à toutes les disciplines et à leur mélange comme il n’en existe pas en Italie. » De quoi donner l’exemple.

« En vérité, la situation a contraint les artistes italiens à adopter la stratégie du « Do it yourself », commente Andrea Villani, le récent directeur de la Galleria Civica di Trento, l’une des rares institutions à parier sur l’art contemporain. Mais déjà dans les années 1980-1990, on a vu se développer des modèles d’autogestion alternatifs pour compenser le manque de structures. »Alessandro Rabottini souligne que « l’initiative de la plupart des projets ambitieux et défricheurs vient de professionnels un peu singuliers mais jamais de l’Etat. Cette créativité individuelle représente d’ailleurs notre meilleur et pire avantage ».

Comme plus personne n’attend rien de l’Etat, la cartographie des lieux d’art s’est décentrée et clairsemée : à Milan, les galeries privées les plus intéressantes ; à Turin, les institutions publiques ; à Rome, les fondations privées les plus fringantes (la Fondazione Giuliani et la Nomas Foundation) ; à de petites villes comme Bergame, Trente ou Modène, les espaces dédiés à des expos plus expérimentales et plus sophistiquées.

Un refus de la fête et du spectaculaire

Reste une autre particularité de la jeune scène artistique à laquelle le Magasin, à Grenoble, offre une pleine exposition : son goût marqué pour un art qui refuse résolument la fête et le spectaculaire. Tout cela a émergé avec la crise économique de 2008. Il faut dire qu’après vingt ans de téléthéo-gérontocratie berlusconienne et d’échecs politiques de la gauche, ces artistes semblent avoir pris le large, dans leurs vies comme dans leurs oeuvres. S’il faut chercher une dimension politique à leurs travaux, forts d’un repli sur soi et d’un réel intellectualisme, profondément influencés par le cinéma et l’esprit de Pasolini, c’est de manière éloignée, indirecte, à travers des attitudes et des formes plus subtiles que littérales. Comme ce bloc de confettis blancs posé à même le sol du Magasin par l’excellente Lara Favaretto : bloc dur et compact mais qui s’effrite avec le temps. Pas de miracle à l’italienne, pas de carnaval de Venise à attendre d’une pièce résolument froide.

Pendant ce temps, un artiste plane au-dessus de l’Italie de tout son génie indécent : Maurizio Cattelan. En partant à New York très tôt, en jouant avec le marché de l’art de manière effrontée et quasi cynique, le plus intrépide des artistes italiens a donné l’exemple aux jeunes générations : fini le temps des groupes, place aux stratégies individuelles.

Un salut romain… auquel il ne reste plus qu’un doigt

Mais il est bien difficile de se placer sous sa tutelle, et l’on comprend que derrière lui les artistes explorent d’autres voies qu’un art aussi provocant et spectaculaire. Sa dernière frasque, énorme, a encore fourni l’occasion d’un intense débat public. Cattelan a placé devant la Bourse de Milan la sculpture d’une immense main qui fait le salut romain. Mais les doigts sont coupés : il ne reste plus que le majeur au milieu de la main, tel un énorme  » fuck » adressé aux traders milanais. A moins que l’oeuvre ne dise au contraire à quel point la Bourse nous la met tous bien profond.

Scandalisé, le directeur de la Bourse de Milan a demandé au maire le retrait de cette sculpture éphémère. Cattelan a proposé de l’offrir à la ville si la statue restait en place. Un cadeau empoisonné d’un million d’euros mais qui ne se refuse pas. Cattelan use de son pouvoir d’artiste et de sa valeur marchande pour imposer durablement sa sculpture prodigieusement infamante et critique dans l’espace public. Bravissimo

Exposition Sindrome italiana jusqu’au 2 janvier 2011, au Magasin de Grenoble.

Jean-Max Colard et Judicaël Lavrador – LES INROCKS.COM 22/11/2010 | Crédits photo: « Crippled hand », de Maurizio Cattelan, devant la Bourse de Milan. (Reuters/Stefano Rellandini)

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