EUROPE LIBERALE: De la Grèce à l’Irlande, des stratégies économiques illusoires

24 Nov

L’Irlande connait un réveil difficile après avoir connu « la réussite, sans avoir besoin de créer une économie efficacement fondée sur l’export », selon Henri Sterdyniak de l’OFCE.dpa/picture-alliance/Karl-Josef Hildenbrand

Après la Grèce, c’est maintenant l’Irlande qui va recevoir de l’aide financière de la part de l’Europe et du FMI : le premier ministre en a fait la demande officielle dimanche pour un montant évalué à environ 90 milliards d’euros. Cet argent, en plus de prêts bilatéraux accordés par le Royaume-Uni et la Suède, sera prélevé sur le Fonds européen de stabilité financière (FESF), élaboré dans l’urgence au printemps dernier pour mettre fin à la crise de la dette grecque et aux doutes sur la viabilité financière de la zone euro.

La création de ce fonds, doté de 750 milliards d’euros de garanties (réparties entre la Commission européenne, les Etats européens et le Fonds monétaire international), répondait au besoin de sécuriser la situation des pays « périphériques » en difficulté, au premier rang desquels la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne. La situation irlandaise s’inscrit dans ce contexte économique périlleux : même si ces pays ont connu un modèle de croissance différent, tous doivent gérer « des stratégies macroéconomiques devenues illusoires », selon Henri Sterdyniak de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).

DES MODÈLES DE CROISSANCE FRAGILES

L’Espagne et l’Irlande ont connu « des évolutions similaires » dans les années 2000, selon Francesco Saraceno de l’OFCE. Leurs finances publiques étaient « saines avant la crise », tandis que leur croissance reposait sur des secteurs privés portés sur la spéculation immobilière et banquaire. En Irlande, fin 2007, le montant des emprunts immobiliers équivalait ainsi à 250 % du produit national brut irlandais.

Ces secteurs ont été frappés de plein fouet par la crise des subprimes, provoquant la chute des économies les plus liées à la spéculation et aux emprunts toxiques (lire l’interview sur le retournement du marché immobilier irlandais et la fin du « tigre celtique »). La « bulle » immobilière qui a explosé en Espagne laissait de son côté près de 325 milliards d’euros de dettes au secteur, début 2010.

CES PAYS « SE SONT RÉVEILLÉS TOUT NUS »

Le Portugal et la Grèce ont, pour leur part, fait les frais de plusieurs années de « comportement irresponsable » concernant le budget national, explique Francesco Saraceno. Le Portugal a selon lui « largement sur-dépensé sur fond d’une croissance faible afin de stimuler la consommation intérieure » : le pays a été le premier qui, en 2001, a dû se soumettre à une politique de réduction du déficit exigée par l’Union européenne (il était de 9.3 % en 2009, et devrait baisser à 7,3 % en 2010). Ceci sans pour autant avoir réussi à moderniser le secteur porteur du textile, durement concurrencé par les pays asiatiques au niveau mondial.

Dans le passé, la Grèce a de son côté délibérément maquillé sa gestion des comptes publiques, tout en se reposant sur des secteurs à la pérennité relative (immobilier, tourisme…) et par l’introduction de l’euro, ayant dopé la croissance à près de 4 % par an entre 2000 et 2007 (selon Eurostat).

Au moment de la crise financière, ces pays « se sont réveillés tout nus » résume Henri Sterdyniak : « ils ont connu la réussite, sans avoir besoin de créer une économie efficacement fondée sur l’export. Sauf en Irlande : mais la situation, là-bas, est faussée par le taux très bas de l’impôt sur les sociétés, fixé à 12,5 %, qui a attiré le maximum de multinationales aux portes de l’Europe » aux premiers rangs desquelles les secteurs des hautes technologies.

DES MESURES D’AUSTÉRITÉ DRASTIQUES EN RÉPONSE

En réaction, pour rattraper les excès des années fastes et éviter que les emprunts destinés à la relance et à sauver les secteurs en faillite ne coûtent trop chers, les gouvernements se sont un à un lancés dans de sévères politiques d’austérité. Les plans votés par les gouvernements prévoient 50 milliards d’euros d’économie en Espagne, 30 milliards d’euros d’économie sur trois ans pour la Grèce, et jusqu’à 15 milliards d’euros sur quatre ans en Irlande, selon des schémas bien traduits par l’exemple portugais, mêlant gel des dépenses publiques, révisions fiscales et réformes structurelles.

Ce à quoi doivent s’ajouter d’autres mesures contraignantes pour l’économie nationale : l’Etat irlandais a par exemple annoncé dès septembre 2008 qu’il se porterait garant des dépôts des banques, et annoncé plusieurs plans coûteux pour venir en aide au secteur.

Ceci n’a pas suffi pour calmer les inquiétudes des marchés financiers : l’intervention du Fonds européen de sécurité financière est devenue un filet de sécurité « obligatoire » pour Francesco Saraceno de l’OFCE, surtout que, depuis, les marchés ont continué à tirer vers le haut les taux d’emprunts, inquiétés par les capacités de remboursement de ces Etats. « On paye le prix d’un manque de gouvernance économique européenne, qui aurait dû éviter des mauvais choix macroéconomiques, aujourd’hui catastrophiques. »

LES PLANS DE RIGUEUR PÉNALISENT LE DÉVELOPPEMENT DE SECTEURS PÉRENNES

Car au delà de la crise de la dette, les politiques d’austérité arrivent « au plus mauvais moment » selon l’économiste, « puisqu’ils pénalisent durement le seul moteur de croissance efficace en ce moment, à savoir la relance de la demande intérieure ». L’austérité remet également en question les dépenses publiques et les efforts industriels nécessaires pour développer les secteurs nationaux sur lesquels peuvent se fonder « une reprise économique efficace et un développement d’une compétitivité encore trop faible », selon Henri Sterdyniak : « Le textile pour le Portugal, les nouvelles technologies en Irlande, l’agro-alimentaire pour l’Espagne et la Grèce. »

« L’Irlande, comme chaque pays, a bien sûr ses spécificités, continue Francesco Saraceno. Elle a déjà entrepris ses réformes structurelles, a un coût du travail bien moindre qu’en Espagne ou en Grèce, et ne pourrait pas être plus attractive en raison de son taux de fiscalité très avantageux pour les entreprises. » Ce qui explique notamment pourquoi les investissements d’entreprises étrangères continuent d’affluer vers l’Irlande.

« Mais ses qualités sont aussi un problème, car on voit mal comment les Irlandais pourraient créer de nouvelles marges de croissance sur ce front, avec de l’argent qu’ils n’ont pas dédié au remboursement des dettes. Et sur le fond, le pays continue à faire peur aux marchés, notamment en raison du poids de leur modèle de croissance mal géré » conclut Francesco Saraceno.

Ce constat s’impose également pour le Portugal et l’Espagne, dont les anciennes stratégies de croissance, les plans d’austérité et les situations budgétaires actuelles, ainsi que le manque d’appui aux secteurs qui pourraient créer une base économique solide, en font de probables candidats au fonds de soutien international. Et ce même si, comme ne cessent de l’affirmer leurs dirigeants, Portugais et Espagnols doivent faire face à des défis nationaux « très différents » de ceux de la Grèce et l’Irlande.

Michaël Szadkowski, avec agences LEMONDE.FR | 23.11.10 |

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