PARTIR : Venise dans les pas de Casanova

24 Nov

Gosse de pauvres, Casanova devait être curé. Il sera juriste, soldat, violoniste, voyant, courtisan, économiste, philosophe, écrivain, et grand libertin…

L’église San Samuele, où il ne fera jamais carrière, est toujours là. Face au grand Canal, son immense campanile rose au bout pointu se dresse vers le ciel, dominant une charmante placette bordée par le palazzo Grazzi et le palazzo Malipiero. Casanova est, jusqu’à l’âge de quinze ans, un espoir de la paroisse. Tondu et fier d’avoir reçu les quatre ordres mineurs, il dit son premier sermon à San Samuele sous les applaudissements : « la prédiction qu’on me fit fut générale. J’étais destiné à devenir le premier prédicateur du siècle ». Mais déjà, les filles de la paroisse, charmées par le beau parleur, lui font passer des billets doux à l’issue du discours et les bigots sortent scandalisés.

Au même moment, l’adolescent fréquente le palais Malipiero. Un rez-de-chaussée byzantin, un premier étage gothique, un deuxième étage classique : cet édifice fut longtemps l’un des plus beaux des environs – avant d’être éclipsé par le Palazzo Grazzi, construit courant XVIIIe. D’abord protégé de Gasparo Malipiero, Casanova est brutalement chassé pour avoir séduit, avec succès, une jeune femme qui refusait les avances du vieux seigneur. Derrière la noble demeure et son élégant jardin donnant sur le canal, on découvre le minuscule quartier où Giacomo, enfant, a usé ses fonds de culottes.

Rue Malipiero, une plaque célèbre sobrement la naissance de Casanova, en 1725. Puis on pénètre dans un labyrinthe de ruelles aux maisons de brique rose dont les façades ont été tordues par les ans. Linge aux fenêtre, volets à moitié clos. Le silence règne, loin des touristes. Les vénitiens que l’on croise ont un regard peu aimable, sans doute persuadés que les visiteurs – forcément des casanovistes – ne valent pas mieux que leur illustre héros. A force de tourner, on finit par découvrir la rue Nani, où l’adolescent perdit sa virginité en compagnie de deux sœurs, à quatorze ans. « J’ai commencé par celle vers laquelle j’étais tourné, ne sachant pas si c’était Nanette ou Marton. Je l’ai trouvée accroupie, et enveloppée dans sa chemise, mais ne brusquant rien, et avançant l’entreprise aux pas les plus petits elle se trouva convaincue que le meilleur parti qu’elle pût prendre était celui de faire semblant de dormir et de me laisser faire».

Les nonnes de Murano

La plus célèbre aventure de Casanova n’a pas eu lieu à Venise, mais sur l’île de Murano. Passées les boutiques de souffleurs de verre et les vitrines de bibelots, le quartier Venier est situé à l’extrême nord de l’île. Entourée de champs, d’une usine et de modestes maisonnettes, la zone était autrefois couverte par le couvent Santa Maria degli angeli, aujourd’hui disparu. Face au canal, on trouve encore son église : un imposant bâtiment de brique, témoin d’une ancienne splendeur, lorsque le couvent accueillait les filles des plus nobles familles vénitiennes. Avant d’accéder à l’église, on passe sous un portique où trône un bas relief : c’est un ange qui annonce la bonne nouvelle à la vierge Marie. On imagine la tête de Casanova, lorsque, levant les yeux au ciel, il s’arrêtait sur l’image pieuse.

L’homme est alors âgé de 28 ans et il fait du couvent son lieu d’élection, tombant successivement amoureux de la sœur CC puis de la sœur MM. Casanova fait ses visites depuis Venise, en gondole. Il vient d’abord le dimanche, pour la messe, puis pour échanger quelques mots au parloir. Aujourd’hui l’église est à l’abandon, ses vitres sont brisées, et de vieux objets s’entassent dans la nef. On ne la visite plus. Il faut aussi imaginer la petite porte du jardin par laquelle Casanova attend les sœurs, de nuit. Les nonnes, riches filles d’aristocrates, y passent sans trop de difficultés, en corrompant leurs surveillantes. MM, « rare beauté » de 23 ans, n’est autre que Marina Morosini, héritière d’une famille de Doges.

Non loin de l’ancien jardin, sur la rive nord de Murano, une gondole conduisait Marina et Giacomo dans un casino (garçonnière) de la fondamenta Santi, le grand canal de l’île. D’après les Mémoires, ce lieu de débauche, dont on ignore l’emplacement exact, est des plus raffinés. MM y affiche grand style – bijoux, parfums – et fait servir à Casanova mets exquis et vins de luxe. Dans la chambre, un œilleton permet au propriétaire du casino d’observer leurs ébats : il s’agit de Monsieur de Bernis, ambassadeur de France, futur ministre de Louis XV, et lui aussi amant de MM. Après quelques rendez-vous, cette dernière convie d’ailleurs CC, la première nonne conquise par Casanova : « enivrés tous les trois par la volupté, et transportés par de continuelles fureurs, nous fîmes dégât de tout ce que la nature nous avait donné de visible et de palpable ».

À la barbe des Doges

Le dernier grand lieu vénitien des Mémoires n’est autre que la prison du Palais des Doges, où le libertin est enfermé à partir de juillet 1755. Officiellement, l’Inquisition le fait emprisonner pour crime contre la religion, Casanova étant arrêté en possession des livres kabbalistiques. Mais ces motifs semblent courts aux historiens. Serait-il allé trop loin avec son amante MM (ils sortent au théâtre ensemble, masqués certes, mais tout se sait) déclanchant l’ire de la puissante famille de Marina ? Lui reproche-t-on de fréquenter Bernis, un espion français ? Il n’existe, in fine, que des hypothèses sur les vraies intentions de l’inquisition. Au coeur du palais, « l’escalier d’or » conduit à de somptueux couloirs qui mènent aux salles officielles. A gauche de la dernière marche, une porte discrète était empruntée par les inquisiteurs. Ce passage permet d’accéder aux archives secrètes et à la chambre de torture où les trois juges masqués, convoquaient, de nuit, leurs victimes.

Casanova n’a pas connu la torture, qui a été abolie quelques mois avant son arrestation. Mais sa cellule, située un peu plus loin, à l’étage, n’en est pas moins sordide. Faite d’épaisses planches de bois brut, basse de plafond, elle n’est éclairée que par une étroite fenêtre aux lourds barreaux. Située sous les toits de plomb, c’est une chambre froide l’hiver et une étuve l’été. Casanova aurait pu mourir au fond de son trou, en misérable petit séducteur des bas quartiers un peu trop culotté. Coup de génie et coup de chance, il sera le seul à s’évader des Plombs et l’histoire de son évasion rocambolesque – embryon des Mémoires – le rendra célèbre de son vivant.

C’est au grenier – aujourd’hui une salle où sont exposées des armes – que Casanova trouve une petite barre de fer lors d’une promenade. Aiguisée à l’aide d’une pierre, elle lui permet de fait un trou dans sa cellule avec l’aide d’un complice (un moine défroqué). Casanova passe ensuite par le toit du palais qu’il troue également, et atterrit – de nuit – dans les salles officielles, d’où il ne peut sortir. Là, avec un sang-froid extraordinaire, il appelle les gardes pour qu’on lui ouvre, feignant d’être un visiteur enfermé par mégarde. « Mon beau chapeau à point d’Espagne d’or et à plumet blanc sur la tête, j’ai ouvert une fenêtre. Ma figure fut d’abord remarquée par des fainéants qui étaient dans la cour du palais, qui, ne comprenant pas comment quelqu’un comme moi pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre allèrent avertir celui qui avait la clé de ce lieu ». Sorti par la grande porte, pour la plus grande honte d’une Sérénissime en bout de course (Napoléon met fin à la République de Venise en 1797), Casanova prend une gondole sur la Piazzetta San Marco pour un long exil, direction Paris et l’Europe.

david bornstein – Libévoyages.fr

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