EXPO : Mondrian en rétrospective

3 Déc

Sa majesté Mondrian, après quarante ans d’absence

La dernière rétrospective de Piet Mondrian (1872-1944) à Paris a eu lieu en 1969, à l’Orangerie. Pour un artiste central du XXe siècle qui a travaillé à Montparnasse de 1912 à 1914 et de 1919 à 1938 et avait francisé son nom – Mondriaan – pour le rendre mieux prononçable, cela fait bien peu. Mondrian est même le moderne que les musées français ont le plus négligé.

De son vivant, ils ignoraient son existence, alors que les revues d’avant-garde ne cessaient de le citer. Après sa mort, alors que le MoMA de New York lui consacrait une rétrospective dès 1945, le Musée national d’art moderne a longtemps poursuivi dans l’indifférence. Il ne possède donc aujourd’hui que deux Mondrian, bien moins que les grands musées allemands, américains ou néerlandais.

Beaubourg, ouvert en 1977, aura mis trente-trois ans pour exposer Mondrian. C’est long. Encore l’accueil est-il surprenant. Le projet d’une monographie proposé par Brigitte Léal, directrice adjointe des collections, s’est trouvé coïncider avec celui d’une exposition du groupe De Stijl, proposée par Frédéric Migayrou, lui aussi directeur adjoint, spécialisé dans l’architecture. Or, De Stijl a été fondé entre 1916 et 1917 par des peintres – Van Doesburg, Van der Leck, Vantongerloo – et des architectes – Oud, Wils -, tous très influencés par la géométrie qui était en train de prendre possession de l’oeuvre de Mondrian. Celui-ci figure dans le premier numéro de la revue De Stijl en 1917 – il a rompu avec le groupe en 1924. Les deux commissaires ont donc été priés de fusionner leurs projets. Cette décision, du point de vue de l’histoire de l’art et des idées, est logique. Elle réunit l’initiateur et les disciples, la cause et ses conséquences.

Dans les faits, elle donne naissance à une exposition bizarrement siamoise dont le parcours n’est pas simple, alors que les idées et les oeuvres en cause ne le sont pas plus. Elle a un mérite incontestable : son exceptionnelle richesse. La Haye, Otterlo, New York, Philadelphie et d’autres musées ont consenti des prêts inespérés et l’ensemble des Mondrian ainsi constitué n’est affecté d’aucune lacune grave, même si la dernière période, celle des séjours de l’artiste à Londres puis à New York où il est mort, est moins bien représentée que ses débuts entre postimpressionnisme et symbolisme et, surtout les années 1910 et 1920, celles du passage à travers le cubisme et de la genèse de son abstraction.

Pour ces décennies décisives, le travail est parfait. On voit Mondrian alléger de toile en toile le cubisme qu’il reçoit de Picasso et de Braque, amenuiser les références graphiques au réel jusqu’à n’admettre que quelques signes en deux ou trois traits noirs. Puis ces traits se disjoignent. Ne demeurent que des segments flottants parmi des touches d’ocre ou de gris obliques ou horizontales. A leur tour, celles-ci perdent de leur densité, mincissent, se rangent en quadrilatères légèrement irréguliers, puis en carrés. Vers 1920, les premières grilles de lignes se coupent à angles droits, enfermant des carrés et des rectangles monochromes de rouge, jaune ou bleu. Ce premier mouvement est admirable – et il est admirablement exposé ici. Celui qui le suit l’est tout autant. Ayant défini une grammaire picturale, dénommée néoplasticisme, Mondrian ne l’applique pas pour autant à la façon d’un système définitif. Il la soumet au jeu des variations. Il la pousse à l’extrême du minimal – à peine un triangle de couleur et deux lignes se croisant. Ou l’attire vers des constructions complexes où les lignes ne vont pas jusqu’au bord de la toile, suggérant l’interruption et le vide, alors que les couleurs passent par des nuances d’intensité presque imperceptibles – mais réelles. Chaque toile est une expérience dont l’équilibre, l’harmonie et l’espace sont les enjeux.

Esprit porté à la religion et l’ésotérisme théosophique, Mondrian a de son art une conception idéaliste. L’oeuvre doit être une perfection réalisée, perfection visuelle et conceptuelle. Sa peinture, comme son atelier de la rue du Départ, sont des zones de silence céleste et de pleine clarté. Le paradoxe de De Stijl est d’avoir voulu déduire de ces principes un style pour des maisons, des immeubles, des intérieurs, des villes. Aussi, le parcours fait-il basculer, non sans une certaine brutalité, cet art philosophique vers des applications qui se veulent pratiques. Cette deuxième partie est tout aussi riche que la première. Elle rappelle que Théo Van Doesburg et Bart Van der Leck ont une oeuvre picturale qui ne se réduit pas à l’imitation de Mondrian, bien qu’elle ne se comprenne pas sans lui. Elle met en évidence les expériences de Van Doesburg qui, intrigué par les théories de la physique et des mathématiques, a tenté de les suivre du côté de la quatrième dimension. La section consacrée à ses Tesseracts – cubes dans un espace à 4 dimensions – demande au visiteur une attention soutenue, mais, s’il n’en sort pas convaincu, il perçoit du moins combien l’exigence scientifique était puissante dans ce mouvement artistique.

De ces spéculations abstraites sont issus dessins et maquettes d’architectures et d’ameublements. Ceux qui y travaillent dans les années 1920 sont convaincus de créer le style nouveau d’un monde nouveau, rationnel et absolument moderne. En 1925, Frederick Kiesler imagine sa City in Space, entre technique et science-fiction. En 1930, Vantongerloo conçoit la Ville gratte-ciel et Oud des projets de logements. Plans et élévations sont d’une pureté de lignes impeccable. Ces idées magnifiques, mêlées à celles de Le Corbusier et du Bauhaus, ont cependant donné naissance, après 1945, au style international et anonyme de la tour et de la barre qui enferme les hommes dans un ordre orthogonal et inhumain. On ne peut tout à fait l’oublier devant les beaux projets utopiques de De Stijl.

Philippe Dagen / Le Monde.fr / 02-12-10

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« Mondrian/De Stijl », Centre Pompidou, Paris 4e. Jusqu’au 21 mars 2011.
Du mercredi au lundi de 11 heures à 22 heures, jeudi jusqu’à 23 heures. De 8 € à 12 €. Jusqu’au 21 mars. Catalogues : « Mondrian », 360 p., 49,90 € et « De Stijl », 320 p., 49,90 €, Editions Centre Pompidou. Sur le Web : Centrepompidou.fr.

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