FIGURES : Jean-Michel Basquiat boxe toujours

5 Déc


Jean-Michel Basquiat, qui avait été écrasé par une voiture enfant, avait en commun avec les boxeurs la douleur inscrite dans le corps, cette enveloppe qui ne laisse qu’affleurer une multitudes d’histoires accumulées et dissimulées.
Un corps, un squelette, une âme, l’indiscible, toutes ces couches qui se superposent donnent l’art magnifique de Basquiat qui réussit à faire avec du décousu un habit de prince. Une centaine d’oeuvres du prolifique américain sont exposées en ce moment au Musée d’Art Moderne de Paris. C’est 1/8e de ce que l’ex-graffeur à peint ou dessiné, autant dire que l’aubaine ne se reproduira pas de sitôt. Outre que Basquiat était un artiste pop totalement immergé dans la société des années 1980 et que sa créativité n’a pas débandé, de l’âge de trois ans à sa mort en 1988 (à 27 ans) d’une overdose d’un mélange de cocaïne et d’héroine, il laisse une oeuvre qui dépasse largement le seul contexte Warholien auquel on l’associe vite fait, vu l’amitié qui liait le noir aux cheveux fous au blafard grisonnant de la Factory.

Le New-Yorkais Jean-Michel Basquiat regardait la télévision en peignant. Il captait à sa manière ceux (sportifs, musiciens, leaders politiques ) qui dans cet Eden lumineux apparaissaient auréolés d’une gloire que peu de leurs semblables atteignaient. Basquiat voyait dans chacun de ces personnages populaires célèbres une histoire qui les rapprochait de lui. Sauf qu’il avait choisi le dessin. Lui, à qui l’on refusait de monter dans un taxi parce qu’il était noir ( il ne passait sans doute pas encore à la télé ), a donc effectué des transferts sur toile de ses propres questionnements en se référant à d’autres, que la culture américaine a jeté sur le devant de la scène ou du ring. Ils sont, grâce à son inégalable talent, devenus des fétiches contemporains puisque réenvisagés au travers d’une technique se référant aux prémices de l’art. S’amusant avec les lettres et les signes de son époque, empruntant aux néons, à la BD, aux dessins animés, à la signalétique, aux marques, à la publicité omniprésente, à la poésie urbaine comme aux peintures primitives, à l’art africain ou encore aux croyances vaudou, sa technique a tressé des liens pour mieux souligner ce qui se jouait pour les noirs dans le sport à cette époque : un match important entre le regard porté par les blancs sur les nègres et la faculté de ces derniers à s’imposer – quitte à s’y brûler – à une société du spectacle qui les considère encore comme une curiosité, une étrangeté que l’on peut enfin faire fructifier.

Pour Basquiat, les artistes noirs, les jazzmen ( Charlie Parker, Billie Holliday ) étaient pris dans les mêmes rets de la société-business que les sportifs ( Hank Aaron, Jesse Owens ), et il a créé pour eux son propre panthéon, à un moment charnière : au passage des années 1980, ces fortes individualités mues par leur force de travail et leur désir d’exister en même temps, sont le produit d’un système autant que leur ascension sociale dans le show business sert de revendication à leur identité propre au nom de tous ceux que l’on ne voit pas, ni à l’écran ni dans la rue. Les toiles de Basquiat, par ses héros noirs, disent qu’ils avaient à souffrir plus que les blancs pour qu’on les regarde enfin avec admiration. C’est pour cela également que Basquiat offre à tous les champions le sacre total qu’ils méritent selon lui : l’éternité. Ils sont en quelque sorte sanctifiés pour avoir porté leur croix, cette couleur de peau motif de discrimination dont on ne dira jamais assez qu’elle fut le moteur de leur créativité comme l’entrave à leur volonté d’être enfin perçus comme des hommes libres, maîtres de leur destin, parce que par là même ils perturbaient l’ordre établi.

La toile St Joe Louis Surrounded By Snakes est particulièrement révélatrice de cette problématique. En gros, elle parle de l’exploitation des sportifs noirs par des managers véreux ou l’industrie du spectacle. Mais la taille du lettrage et la force du nom “Joe Louis” suffisent à dire qui est le roi. Elle parle de Basquiat aussi qui, comme le boxeur, devenu riche, s’est laissé abusé par ses amis qui réclamaient les dividendes de sa célébrité. Il ne faut pas confondre cette apparente célébration des sportifs noirs par l’artiste avec un quelconque attrait pour le sport en lui-même. Basquiat aimait la musique et l’art et s’il hissait Cassius Clay, Sugar Ray Leonard et d’autres au rang d’artiste puis d’icône; il méprisait les mécanismes régissant leur carrière. Il dénonçait à l’évidence le sport, ce lieu d’exploits, comme le dernier bastion du capitalisme, de l’exploitation des hommes par d’autres hommes. La gloire et l’argent pour ces héros noirs n’étant pas des gages d’une liberté acquise et irréversible, ou d’un bonheur abouti.

Sur le tableau Per Capita, un boxeur dont la ceinture du short est barrée de l’inscription « Everlast » (une marque de sport, qui évoque par extension « l’éternité ») fait le signe de la victoire auréolé d’une couronne, en tenant une torche qui renvoie ou à la flamme des jeux olympiques, ou à celle de la statue de la Liberté. Cette ambiguïté forte dit que dans la condition de héros noirs, libération et manipulation, affirmation de sa force propre et soumission à un système (financier ici), en aucun cas, ne sont dissociables. Acteurs ou jouets du destin qu’ils se forgent, les champions de Basquiat sont à son image, des hommes de mouvement, d’action, au milieu d’un monde revêche. Pour le mater il faut s’élever au-dessus de la réalité. Lui comme ses héros sont des boxeurs d’ombres gonflés d’une sublime et irrépressible énergie du désespoir.

Olivier Villepreux
CONTRE-PIED – Blog Le Monde / 05-12-2010

Oeuvres : en titre : Per Capita (1981) et ci-dessus : St Joe louis Surrounded by Snakes (The Brant Foudation, Greenwich CT)

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