THEATRE : Un Songe d’une nuit d’été brut de tréteaux

9 Déc

Le Songe est peut-être la comédie la plus jouée de Shakespeare, sans doute grâce à cette dramaturgie particulière qui fascine les metteurs en scène. Le Théâtre du Kronope nous donne ici sa version époustouflante, qui nous ramène aux origines de l’oeuvre.

Théâtre dans le théâtre, mise en abyme féconde, cette fantaisie shakespearienne est une fable virevoltante, qui emprunte aussi bien à la mythologie qu’aux mystères médiévaux, au cirque forain ou à la tradition itinérante. Un théâtre de tréteaux dont la multiplication des personnages, l’imbrication des intrigues, la référence aux mythes fondateurs -de l’épopée arthurienne au merveilleux scandinave- ont depuis toujours captivé l’auditoire. Ecrite entre 1594 et 1595, éditée pour la première fois en 1600, cette oeuvre complexe, véritable démonstration de la maîtrise dramaturgique de l’auteur, a été représentée à la Cour en 1604.

Il faut s’imaginer Londres à l’époque de Shakespeare comme une gigantesque scène théâtrale, la reine Elisabeth appréciant particulièrement cet art. Dès 1567, les lieux de théâtre se multiplient partout dans le Londres Elisabéthain, dont l’illustre Lion Rouge où Ben Jonson, Shakespeare et leurs acteurs donnaient sans discontinuer -parfois même plusieurs fois par jour- leurs drames pour un public mélangé, le peuple comme les bourgeois ayant accès à leurs oeuvres pour quelques piécettes. On estime à plus de 50 millions les spectateurs ayant fréquenté ces lieux durant les 75 ans qu’ils purent rester ouverts, un chiffre impressionnant lorsqu’on sait que le pays ne comptait alors guère plus de 5 millions d’individus ! Un engouement qui laisse songeur…

Adapté par Joëlle Richetta et Guy Simon, qui l’a également mis en scène, le Songe d’une nuit d’été du Kronope est une version radicale, terriblement théâtre, un jeu délicieux et éblouissant renouant avec la source de l’oeuvre et la manière historique dont il était sans doute joué : débridé, effervescent et déluré, avec de beaux clins-d’oeil à toute l’histoire de ses multiples mises en scènes et un sens aigu de la farce.

Mieux, ce Songe restitue à merveille la construction échevelée de l’oeuvre du génial dramaturge, réellement pensée pour et par le tréteau, collant à ce théâtre shakespearien de la plus belle des manières : deux comédiens épatants, Anaïs Richetta et Loïc Beauché, jouant 14 personnages, avec quelque 78 changements de costumes (!), dont le sens de la comédie impressionne. Au-delà de la performance d’acteur, le jeu virtuose de ces deux-là est une pure jubilation. Servis par la mise en scène impeccable de Guy Simon -dont on reconnaît parfaitement la « patte » kronopienne- les deux jeunes comédiens font montre d’une maîtrise surprenante, pour une oeuvre dont la complexité narrative nécessite effectivement un foisonnement de l’interprétation. Et puis, comme toujours avec cette troupe, le travail remarquable des masques (Martine Baudry) et des costumes (Joëlle Richetta) parachève cet art de la forme.

Menée tambour battant, cette ronde très Commedia se joue de toutes les difficultés de l’écriture shakespearienne, dans un cadre scénographique pour une fois réduit à sa plus simple expression : un jeu de paravents en fond de scène, un accessoire surdimensionné -très Kronopien lui-aussi- au coeur du plateau, que le metteur en scène utilise a maxima : Guy Simon ne désirant pas de changements à vue, cet étrange élément du décor -qui rajoute une touche d’incongruité à l’atmosphère de conte merveilleux- sert également de pratiquable comme de vestiaire. Une tendance minimaliste de la scéno à laquelle le Kronope nous avait peu habitués, qui colle parfaitement à l’esprit de tréteaux. D’autant, qu’une fois n’est pas coutume, l’oeuvre est nue, se donnant à entendre sans musiques.

Une belle leçon de théâtre qui plonge au coeur de l’oeuvre de Shakespeare, restituant sans artifice et avec beaucoup d’art l’origine du théâtre.

Marc Roudier

Le Songe d’une nuit d’été a été donné le 6 décembre dernier à La Fabrik-Théâtre à Avignon. Reprise pour le Festival Off d’Avignon en juillet prochain.

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