THEATRE : Claude Régy dompte la Brume de Dieu

16 Déc

Brume de dieu par Claude Régy : une hypnose de la simplicité

Le silence se fait parmi les spectateurs avant même que la lumière ne les plonge dans le noir. Ont-ils déjà vu un spectacle de Claude Régy ? Possiblement. Mais pas forcément. Qu’importe.

Un espace vide au plafond bas
C’est l’espace qu’ils regardent qui fait silence en eux. Un espace vide, un espace perdu (le premier livre de Régy avait pour titre « Espace perdus », réédité par Solitaires intempestifs), un espace qui en impose par sa nudité.

Au fond de cet espace encore inhabité, dans une miroitante pénombre, chatoient les reflets de la salle, les mouvements flous des derniers spectateurs qui prennent place sur les gradins. Un espace vide et profond donc, au plafond bas.

Ceux qui connaissent le lieu songent immanquablement à l’architecture de la Ménagerie de verre où le spectacle va se donner à Paris de décembre à janvier.

Maître en scène

Mais nous sommes dans un quartier excentré de Rennes, au Festival Mettre en scène, dans une salle qui porte le beau nom de Didier Georges Gabily.

Un lieu juste. S’il y a un homme en France qui porte haut l’expression « mettre en scène », c’est bien Claude Régy, ce maître en scène.

Une expression étrange au demeurant que celle de « mettre en scène ». Comme on dit « mettre bas » ? Pourquoi pas. La naissance (d’une phrase, d’un geste, d’une lumière, d’une écriture) est au cœur de l’art de ce maître sans pareil.

Au fil des années, son théâtre monte, chaque fois, plus haut encore, vers la raréfaction, le condensé d’une sorte d’hypnose de la simplicité.

L’acteur porteur d’ailleurs

Et donc, d’abord le silence devant l’espace nu. Puis, un noir lent et le silence encore, laissant au corps (oreilles, yeux, muscles et nerfs) le temps de se débarrasser des scories du dehors, se s’apaiser, de s’ouvrir. Le théâtre de Régy est un filtre.

Alors la lumière se renverse sans se presser, semblable à une profonde respiration nocturne. Et cela apparaît. Qui ? Quoi ? L’être-là du théâtre : l’acteur porteur d’ailleurs et tendu vers cet ailleurs.

Hallucination première, ce soir-là, à Rennes, j’ai d’abord cru voir non un corps de chair mais une petite marionnette. Et puis, très vite, et bien vivant celui-là, un corps d’enfant, pieds nus, marchant de droite à gauche sur un sol d’encre comme on le dit d’une étendue d’eau par temps de nuit.

Et le voici qui, soudain, suspend sa marche, pied droit comme à l’affût. Ainsi que l’on s’arrête dans une forêt quand bruisse un froissement d’ailes, de feuilles.

Puis, il reprend sa marche, revenant de gauche à droite, dans le sens du temps. Près de nous enfin, ce n’est plus un enfant qui marche mais désormais un jeune homme, bras le long du corps.

Au milieu du gué, il se tourne vers nous.

Le langage des oiseaux

Ses premiers mots sont incompréhensibles, non que l’acteur les articule mal, mais ils viennent de loin, d’une langue encore dans sa gangue. Ils naissent aux lèvres ou plutôt y émergent, viennent y clapoter.

Plus tard, on se dit que c’est un noyé qui nous parle. Les morts aiment venir parler dans les théâtres de Régy.

Mattis disparaîtra au fond du lac à la fin du roman de Tarjei Vesaas « Les Oiseaux “ (écrit en néo-norvégien et traduit par Régis Boyer, éd. Plein Chant), mais nous n’en sommes là.

‘ Brume de dieu ’, titre du spectacle, englobe en amont les (courts) chapitres XVIII et XIX qui ouvrent la seconde partie du roman, pages 113-125.

C’est cet extrait que l’acteur Laurent Cazanave, encore élève à l’école du Théâtre national de Bretagne, avait choisi parmi ceux que Régy proposait aux élèves. Le spectacle est né de cette double rencontre.

Le roman raconte l’histoire de Mattis surnommé ‘La Houppette’, un jeune paysan norvégien que l’on dit demeuré mais qui sait parler aux oiseaux et comprendre leur langage.

Il vit avec sa sœur Hege. Quand il voit une passée de bécasses filer au dessus de leur maison, il ne comprend pas qu’elle ne se lève pas de son lit pour aller voir ça.

Du côté de Mattis

Régy n’a pas adapté le roman, il a puisé un extrait comme un seau sonde l’eau du puits, procédant seulement à quelques coupes légères pour recentrer le récit sur Mattis. Vesaas écrit au discours indirect mais sa parole penche du côté de Mattis.

Il va être question d’une bécasse, d’une barque, d’une conversation avec Hege à laquelle il pense quand il est sur le lac, Mattis pense encore ‘ aux jours d’autrefois ’ quand ses parents vivaient encore tandis qu’un trou dans la barque laisse entre l’eau.

Il écope, il pense.

Il pense maintenant à la dernière nuit, à la conversation qu’il aurait voulu nouer avec sa sœur, ‘ toujours tournée vers le mur ’, pas heureuse. Et l’eau monte de plus en plus dans la barque.

Mattis crie ‘ sauvagement ’ le nom de sa sœur, puis rame tant et plus et accoste à un îlot. Il attache la corde de la barque à son pied :

‘ Je fais attention à toi, tu fais attention à moi’, dit-il à la barque. Aussitôt après, il sombra dans la torpeur. ”

Fin du chapitre XIX, fin du spectacle.

Ecoper le trop plein

Cette séquence du roman est comme l’écho prémonitoire du dernier chapitre ; elle annonce tout autant en creux le grand moment de bonheur des chapitres suivants -et de la vie de Mattis- celui où le jeune homme rencontre deux inconnues, qui ne le considèrent pas comme un demeuré, comme La Houppette mais comme un gars, un beau gars et d’ailleurs il se donne à lui-même un autre prénom.

Il ne se passe rien d’autre que cette rencontre fraternelle, mais pour Mattis, c’est considérable.

Tout se passe comme si, dans le condensé de deux chapitres, l’acteur avait sous sa rétine tout le roman en flux tendu. Ses lèvres qui s’arrondissent comme celle des batraciens du lac prononcent des mots qui semblent dictés par ce que capte son regard changeant. La vision étant première, la parole la déchiffre. L’écoute n’en est que plus sensible.

Sur cela, vient se greffer un phénoménal travail de modulation quasi constante de la lumière, d’autant plus phénoménal qu’il est souvent imperceptible. Lumière de brume, brume de lumière, le regard vacille, oscille et l’écoute des mots engendre à son tour ses propres visions.

Le regard du spectateur tremble. En sortant de la salle, submergé, il lui faudra écoper son trop plein.

Jean-Pierre Thibaudat | Journaliste | Blog Theatre et Balagan / 09/12/2010

► Brume de dieu par Claude Régy – Ménagerie du verre, Festival d’automne – 20h30 du 13 déc. au 29 janv., sauf dim ; les 24, 25, 31 déc. et 1er janv. – Rens. : 01 53 45 17 17, 01 43 38 33 4.
Photos : Laurent Cazanave dans “Brume de dieu” (Brigitte Enguerand).

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