VALERE NOVARINA : Le Repas

30 Jan

THEATRE

Dans Le Repas, Valère Novarina offre à la bouche de ses acteurs de mâcher le monde pour en faire jaillir un autre, puissant et éphémère. La mise en scène de Thomas Quillardet est à découvrir du 19 janvier au 6 février à la Maison de la poésie, à Paris.

Manger le monde. On le comprend vite, ces six personnages loufoques sont là pour ça. « Buvez cette scène ! », clame l’un. « Mangez jusqu’à ce que la vérité nous en sorte », renchérit cet autre. Sorte d’apocalypse par ingurgitation, Le Repas évoque en effet le dernier jour du monde. On serait bien en peine de raconter comment la catastrophe arrive, mais une chose est sûre : ça passe par la bouche.
Du 19 janvier au 6 février, alors qu’au théâtre de l’Odéon s’ouvre un cycle sur l’auteur (avec entre autres la création du Vrai Sang), cette pièce datée de 1996 est à (re)découvrir à la Maison de la poésie, à Paris, dans une mise en scène de Thomas Quillardet.

Méta-pataphysique
« Faites entrer un cortège de phrases ! », clame en maître de cérémonie Jean qui dévore corps. Avec son costume gonflé, Christophe Garcia tient de l’Ubu gentil. Attablé avec La personne creuse, Le mangeur d’ombres et trois autres convives, il s’apprête à déguster « bobelet, changeoize, galgat, roquette, fourque et barny », festin entrecoupé comme il se doit de chansons et de disputes.
Est-on face à une secte ou un salon littéraire d’un nouveau genre ? Chacun y va de son style, qui parée d’une robe de bal, qui vêtu d’un costume-short. Par rebondissements, les acteurs se lancent dans des saynètes dont ils sont les seuls maîtres des règles. Qu’ils décident tout à coup de sortir des proverbes du crâne d’un squelette noir ou de s’entre-condamner à « entrer dans la machine à vapeur », la magie opère.
Car, loin de perdre le spectateur, les mots de Novarina et le jeu des comédiens le portent. Du début à la fin, sa langue pas si farfelue que ça oscille entre méta et pata-physique, et, à force de déconstruction, fait apparaître une nouvelle logique. On comprend mieux alors les mots de l’auteur, qui disait dans sa Lettre aux acteurs écrite en 1974 : « Ce que j’attendais, ce qui me poussait ? Que l’acteur vienne remplir mon texte troué, danser dedans. » Ballet ou sabbat, Le Repas mené par Thomas Quillardet tient autant de l’atelier de décortication du monde que de la ronde festive.

Babel scénique
« Et qu’en pensent les gens ? » Coups d’œil méfiants à la salle et aux deux rangs de spectateurs installés de chaque côté de la scène. S’il n’est pas convié à se manger lui-même, le spectateur du Repas se sent à l’intérieur de la pièce. Salle, balcons, coulisses, tout l’espace est investi par les comédiens. Ceux-ci n’hésitent pas à monter aux étages, d’où Sacha Gattino, compositeur sonore, lance parfois ballon ou avion en papier.
Adaptation pour la scène des premières pages de La Chair de l’homme (1995), la pièce concentre les figures. Ici, six comédiens jouent huit personnages (pas si nombreux comparés aux 3171 de La Chair de l’homme). Mais pas de risque de s’emmêler les pensés pour autant : les rôles sont avant tout des voix, des symboles et des phrases à lancer dans l’espace scénique. Des voix qui s’élèvent en un babil digne de Babel, avec des syllabes qui se croisent et des sons qui se répondent. On ne sait pas s’ils monteront jusqu’à Dieu ou s’ils l’ont déjà dévoré.
Les répliques s’enchaînent, sous un faux air de cour de récré. Le Repas se joue à plusieurs, main dans la main. A Jean-Louis Perrier, qui lui demandait pour Mouvement (1) comment il apprenait ces textes si spéciaux, l’effigie de Novarina qu’était Daniel Znyk répondait : « La mécanique de mémorisation oblige à connaître l’ensemble du déroulé des répliques, parce que ça fait partie de la façon dont va naître le ton juste. (…) Il y a une tessiture, une note, un endroit dans lequel on sent, quand on est acteur, qu’on est juste. » En ce cas, les acteurs de ce Repas sont bien accordés.

Pascaline Vallée / MOUVEMENT / 17/01/2011
Titre original : La faim du monde.

Le Repas, de Valère Novarina, mise en scène de Thomas Quillardet, du 19 janvier au 6 février à la Maison de la poésie, Paris.

1. « La note Novarina », entretien avec Daniel Znyk par Jean-Louis Perrier, in Mouvement nº58 (janvier-mars 2011), actuellement en kiosque et disponible ici.

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