ICONOCLASME : Danger ! Le scandale des églises troglodytes d’Ilhara massacrées sous l’indifférence de l’Etat turc

24 Avr

A l’heure des autodafés d’extrémistes chrétiens à l’encontre d’oeuvres contemporaines, comme à Avignon ces dernières semaines, il est vital de lutter contre d’autres iconoclasmes, plus discrets certes mais terriblement définitifs, qui touchent les sites historiques de notre patrimoine culturel mondial. La vallée d’Ilhara en Turquie est de ceux-là. Truffée d’églises troglodytes somptueusement décorées, cette vallée de Cappadoce est un témoignage exceptionnel des premiers Chrétiens en terre turque, désormais en voie de disparition totale : martelages, caillassages, graffitis à la pointe d’acier, leurs fresques du Xe au XIIe siècle sont abandonnées au vandalisme de tous, sans que l’Etat turc ne lève le petit doigt. Un scandale maintes fois dénoncé, sans que l’UNESCO ne daigne réagir. Tout ça au nom d’une « réal-politik » inféodée aux intérêts supérieurs de l’Occident en Turquie, une prétendue démocratie, en réalité autoritaire et théocratique, qui ne tolère aucune culture exogène (cf les Kurdes), pas même son propre patrimoine culturel qui, quoiqu’elle s’en défende, fait partie de ses racines. En illustration, le papier publié en 2007 par notre collaborateur Marc Roudier, pourtant relayé maintes fois à l’international, et resté malheureusement lettre morte :

Les fresques rupestres d’Ilhara vandalisées ! Un pan entier du patrimoine de Cappadoce, qui est aussi celui de l’Humanité, est en danger imminent de disparition. La vallée d’Ilhara, écrin naturel d’un ensemble unique au monde d’églises troglodytes du Xe au XIIe siècles, aux fresques exceptionnelles, est en train de se dégrader à la vitesse grand V, totalement abandonnée aux vandales de toutes sortes qui désintègrent les fragiles peintures, sous l’indifférence des autorités Turques.

Si le gouvernement Turc ne prend pas immédiatement les choses en mains, ce témoignage émouvant des premiers Chrétiens va disparaître d’ici les dix prochaines années. Déjà extrêmement altérées par le temps, les séismes, et surtout l’imbécile effacement des visages des personnages peints, ces peintures magnifiques dont ne subsistent souvent que quelques vestiges aux endroits difficiles d’accès, coupoles, plafonds, chapiteaux, ne seront bientôt qu’un lointain souvenir.

La vallée d’Ilhara est un haut-lieu du patrimoine artistique mondial. Imaginons un sillon encaissé et verdoyant serpentant sur plus d’une quinzaine de kilomètres, creusé dans le tuf rude des plateaux désertiques par un torrent, presqu’une rivière, qui jadis a dessiné des parois vertigineuses, abritées des vents mais surtout des regards, et dans lesquelles des hommes de foi ont sculpté de somptueux écrins de pierre, dotés de peintures à fresque relatant les épisodes des évangiles. Saints et madonne, cènes et martyrs, animaux mythologiques et moments de la vie du Christ, ces peintures magnifiques, au chromatisme époustouflant, souvent rehaussées d’or, sont les vestiges uniques d’une foi vertigineuse et embrasée, que d’humbles artistes anonymes ont patiemment laissé de leurs mains comme un témoignage fervent de leur amour de Dieu sur de minces enduits de plâtre, posés à même la roche nue.

Une quinzaine d’églises, mais aussi des couvents, des habitations, taillées dans le roc d’un désert âpre. Maintenant, alors que le tourisme à Ilhara et dans toute la Cappadoce s’intensifie dangereusement, ces grottes à l’architecture incroyable, aux décors fragiles, sont laissées aux quatre vents, sans aucune protection, ni gardiens. Ni grilles, ni parois de verre pour protéger ces extraordinaires témoignages d’un art exceptionnel !

La vallée est pourtant un site éminemment touristique, relativement facile à randonner, et dont on ne manque pas de vous faire payer l’accès ! Hélas, voir ces œuvres désolées de la sorte, abandonnées à la vindicte idiote de quelques illettrés qui saccagent ainsi non seulement leur, mais notre, patrimoine à tous, est une honte.

Pour ma part, j’ai repéré des graffitis faits à la pointe d’une lame ou d’un clou, signés et datés de 2001, 2002 ou encore 2004, destructions délibérées très récentes donc, faites dans la chair tendre des peintures, irrémédiablement abîmées et perdues pour tous. Graffitis amoureux, messages politiques, adresses et sentences religieuses, la volonté de vandalisme est absolue et incontestable. Certes, ce sont d’abord aux images des saints auxquelles on s’attaque, particulièrement les visages, soi-disant tabous dans les codes de représentation de l’Islam, ce qui procède bien évidemment d’une interprétation erronée des textes.

Ainsi de l’église dite “au Serpent”, Yilanli Kilise, qui date de la fin du IXe siècle. Ce qu’il en reste est désastreux : là où devraient figurer trois femmes nues victimes de morsures de serpent (l’une au sein pour ne pas avoir allaité, la seconde à la bouche pour avoir menti, la troisième aux oreilles pour avoir désobéi) ne reste qu’une bouillie vaguement figurative, rageusement rayée et oblitérée de mille coups, dont on n’aperçoit plus les visages. Où est le serpent, d’ailleurs ? Se demande t-on, jusqu’au moment où, après avoir plissé des yeux, un fragment bruni nous indique l’emplacement qu’il occupait…

D’une manière générale, les vandales n’ont pas hésité à grimper parfois dans des endroits absolument hors d’atteinte pour massacrer les peintures, quand ils ne les ont pas détruites à coups de jets de pierres. Ce qui reste des fresques des églises “Odorante”, “Sous l’arbre”, “St Georges”, tient sur quelques cartes postales.

Le Traité de Sèvres de 1923, qui a chassé les Grecs de Cappadoce, n’explique pas tout. Actuellement, c’est l’incurie des autorités Turques, qui laissent faire les vandales, qui doit être mise en cause. Comment l’Etat Turc peut-il manifester aussi peu d’intérêt à l’égard de son patrimoine qui pourtant draine des milliers de visiteurs et constitue donc une source considérable de revenus touristiques ? Pourquoi cette indifférence à l’égard d’un art sacré chrétien alors que la moindre céramique est pieusement conservée ? L’Etat peut-il laisser ce trésor abandonné à la haine imbécile et à l’indifférence ? La communauté internationale doit-elle accepter ce saccage sans broncher ? On ne peut pas laisser se répéter le drame des Bouddhas de Bamhian !

Mais il est déjà presque trop tard tant les dégradations sont nombreuses, et les traces infimes de ce qui fut un véritable musée à ciel ouvert. Dans cinq, six ou dix ans, il ne subsistera absolument rien de ce trésor de l’humanité. Le gouvernement Turc doit réagir immédiatement, ses citoyens se mobiliser, les scientifiques du monde entier pétitionner.

On ne peut vouer un tel patrimoine à la disparition définitive sans réagir ! Une demande d’inscription à l’UNESCO au titre de patrimoine mondial vient d’être faite. Attendons la suite, donc, mais dépéchons-nous !

Marc Roudier

(in artsud oct.2007, réactualisé avril 2010 Eleonor Zastavia web mag,et avril 2011)

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