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Minervois, le souffle du vin

9 Oct

Terre de vin et de vent, terre d’histoire aussi, le Minervois, à l’écart des autoroutes touristiques, dévoile son Midi préservé aux amoureux des chemins de traverse, à ceux qui aiment perdre leur temps.

Libération-Voyages – 08 OCTOBRE 2010 – texte et photos: Romain Meynier

Quand ils vinrent s’installer ici, il y a une trentaine d’années, Hollandais, Anglais, Américains trouvèrent dans le Minervois ce qu’ils étaient venus chercher : l’image qu’ils avaient de la France, celle qui colle au béret. Un pays où il fait bon vivre, un pays de soleil, de bonne bouffe et de pinard, de petits villages médiévaux recroquevillés autour de ruelles étroites en circulade à l’ombre d’une église massive multiséculaire. Ils guettaient ces enseignes au charme suranné, celle du ferronnier ou du garage Motul pendues aux maisons de villes. Ils traquaient l’ombre des platanes, les senteurs de la garrigue, les allées des marchés et celles d’oliviers, les tournées de la camionnette du boucher, les matches de rugby, le pain que parfois encore on commande en occitan, l’échoppe de Marlène l’épicière de Caunes-Minervois, qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît. Ils voulaient leur cliché et ils l’ont eu, ils l’ont toujours.

Faut dire que le Minervois vit un peu hors du temps, confortablement calé à l’abri des grands axes de communication, aux portes du Parc Régional du Haut Languedoc. A cheval entre Hérault et Aude, entre canal du Midi, causses, gorges et montagne noire, entre pins et châtaigniers, au cœur de ce sud qui aurait pu être un pays que l’on aurait nommé Occitanie. Une terre tranquille, où l’on compte plus de vignes que d’hommes, et qui, selon un restaurateur du cru, aurait fait sienne l’adage « le temps se venge de ce qu’on a fait sans lui ». Peut-être aussi qu’ici l’air du temps a dans le passé trop marqué les hommes, que le vent de l’histoire s’est acharné sur les causses avec un peu trop d’application pour qu’on préfère désormais le laisser filer. Le Minervois, c’est une histoire de vent, d’un zef qui lamine sans obstacles un cirque de collines, d’un vent, le Cers, qu’ « on ne connaît pas à la météo de la télé », précise amusé Jean-Louis Poudou, vigneron au domaine de la Tour Boisé à Laure-Minervois. Un vent qui balaye les feuilles mortes comme les nouvelles religions, qui ravive les colères et qui, surtout, fait mûrir le raisin. Et ce vent, à en croire les poètes du quotidien, ce sont les platanes qui, en bougeant leurs feuilles, le feraient décoller.

Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’après le passage de quelques préhistoriques venus ériger, sans doute excités par tant de caillasses, une poignée de dolmens, puis l’établissement de retraités des légions romaines protégeant d’une barrière de salades les ports de la côte contre les barbares de l’intérieur, le premier vent que le Minervois sentit passer ce fut celui du boulet.

Dans ce Midi à l’identité affirmée, l’alliance entre cathares et seigneurs locaux ne pouvait qu’en engendrer une autre, celle du roi de France et de ce bon vieux pape, épée dans une main et croix dans l’autre, en marche pour aller brûler de l’hérétique et soumettre des comtés franchement récalcitrants. En 1209, le bien nommé Innocent III lance la croisade contre les Albigeois et, un an plus tard, Simon de Montfort, après s’être emparé de Béziers puis de Carcassonne entame le siège de Minerve, micro cité perchée sur son éperon rocheux, au croisement des gorges de la Cesse et du Brian. La ville tombe faute d’eau, 140 parfaits et parfaites sont précipités dans les flammes, refusant d’abjurer. Mission accomplie, Simon de Montfort peut s’en aller l’esprit léger massacrer ailleurs. En une sorte de pèlerinage, Minerve accueille aujourd’hui une flopée de touristes, qui n’ont de croisées sur leurs tuniques que les lanières soutenant leur appareil photo. Martyrisée il y a bien longtemps, la cité fait la belle et elle a de quoi. S’échappant au dos du village, les gorges du Brian s’enfoncent vers les causses entre des falaises calcaires ruisselant de cascades les jours de fortes pluies. Celles de la Cesse ont choisi d’elles mêmes de détourner leur lit, s’en allant creuser sous la roche une gigantesque voûte bizarrement appelée pont naturel, que l’on peut l’été parcourir à pied. L’hiver on ne peut pas, il y coule de l’eau. De la montagne noire descendent les ruisseaux, eux qui iront, captés bien plus bas, alimenter le canal du Midi.

Car, quand le roi de France s’intéressa de nouveaux au Minervois quelques siècles plus tard, ce ne sera plus pour souffler sur les braises des bûchers. L’obscurantisme était maintenant balayé par le vent de la modernité. Aux ordres de Louis XIV, Pierre-Paul Riquet fit creuser en vingt ans une immense voie d’eau, reliant Toulouse au bassin de Thau aux abords de Sète, soit l’océan Atlantique à la Méditerranée. Des siècles durant les bateaux de marchandises vont doucement y serpenter, jusqu’à ce que trains, camions, avions… finissent par avoir raison de ce transport un peu lent. Depuis les années 70 les charbonniers sont partis et, à l’ombre des platanes, encore eux, glissent désormais les péniches et vedettes des plaisanciers. Au Somail, hameau étape devenu havre de paix, la seule embarcation de commerce se nomme Tamata, une épicerie flottante aux couleurs pimpantes où l’on vend aussi bien des produits régionaux que des briques de lait. Les anciens hangars en pierre sèche et toit de tuiles rousses accueillent désormais cafés gourmands, chambres d’hôtes et une Librairie ancienne, caverne d’Ali Baba aux 50 000 références envahissant des rayonnages que peinent à escalader de modestes escabeaux. Un antre à dévorer des yeux, des mains, du nez, s’enivrant de l’odeur de ce papier jauni.

Et, quitte à s’enivrer, autant s’essayer à ce qui est ici l’âme du pays. Le Minervois c’est aussi, et peut-être surtout un vin AOC. Surtout pour lui, on l’a dit, que le vent souffle. Surtout autour de lui que la vie s’organise, autour du travail de la vigne qui rythme l’année et les saisons. Environ 170 domaines et 30 caves coopératives s’attachent à marier grenache, syrah et carignan pour en tirer un « vin d’air », un « millésime du vent », soutient Jean-Louis Poudou, vigneron, « un vin plus proche du cerveau que des pieds, qui descend et remonte dans la tête. On vend de l’intelligence dans un pays en sous-picolage chronique. » Un vin du sud, parfois victime du mépris des « buveurs d’étiquettes ». Un vin de terroir en tout cas, souvent rouge et puissant, toujours un peu différent d’un vallon à l’autre, jusqu’à devenir muscat à Saint-Jean-de-Minervois. Un vin ciment de l’identité, un vin de la colère aussi, il y a un siècle de cela, en 1907, quand, derrière Marcelin Albert, le « prêcheur des platanes » natif d’Argeliers, le Languedoc-Roussillon se soulevait contre la misère, contre un vin que l’on jette au caniveau faute de pouvoir le vendre. En cause, le phylloxéra puis la surproduction, et les fraudeurs qui, à Paris, coupaient la vinasse au sucre, à l’eau, l’obtenaient à partir de raisins secs réhydratés, d’acide ou de colorants. Une colère qui finira rouge sang, à Narbonne, sous les balles des cuirassiers de Clemenceau.

Et, aujourd’hui quand elle souffle à nouveau c’est pour pester contre les éoliennes, ces voleuses de vent, plantées au sommet des causses, là où il fait bon s’égarer sur une absurde départementale. Le nez dans le thym, la lavande et le romarin, à la recherche de quelque mazet en pierre sèche ou de la chapelle Saint-Jean de Dieuvaille, qu’on a renommée Saint-Jean-du-Trou tellement elle est paumée. En quête d’un resto où l’on servirait une pintade aux figues, une daube de sanglier, une omelette aux asperges sauvages ou de la confiture d’arbouses. Cherchant à dénicher ce bout de canal au bord duquel on serait le seul à pique-niquer, ce coin de rivière perdu au creux d’une gorge touffue, si large qu’on croirait un canyon. Ou cette « curiosité de Lauriole » qui fit un temps la une des émission de l’étrange à la télévision, cette côte qu’on croit qu’elle monte alors qu’en fait elle descend, à moins que ce ne soit l’inverse. Le Minervois ça se découvre le nez au vent, par les chemins de traverse.

Pratique :
Où ?
Dans le Languedoc-Roussillon, à cheval sur les départements de l’Hérault et de l’Aude, le Minervois s’étend entre le canal du Midi et la montagne noire, dans un arrière-pays situé en gros à l’ouest de Béziers et Narbonne et au nord de Carcassonne. On peut y accéder par l’autoroute A9 que l’on quittera à Béziers ou Narbonne, ou par l’A61 que l’on quittera à Carcassonne.

Dormir, manger
Hôtel restaurant d’Alibert à Caunes-Minervois.
Tél. : 04-68-78-00-54. hoteldalibert@caunesminervois.com
Vastes et confortables chambres doubles 70 euros. Repas complet 25 euros.
Tenue par la même famille depuis quatre générations, une adresse chaleureuse située dans un superbe hôtel particulier du XVIe siècle au cœur du bourg médiéval de Caunes-Minervois. Côté assiette, le menu, présenté avec humour, déroule des produits du terroir frais et de qualité, cuisinés en toute simplicité.

A la découverte du vignoble– Du printemps à l’automne, l’office de tourisme de Minerve organise les « Rencontres vigneronnes », des balades dans les vignes accompagnées du viticulteur et qui se terminent par une dégustation voire un repas. Renseignements sur http://www.minerve-tourisme.com
– Pour un aperçu de tous les crus du Minervois (AOC Minervois, muscat Saint-Jean-de-Minervois et appellation village AOC Minervois-La Livinière) détour par à Homps, au bord du canal du Midi, au Chai – Port Minervois (35 Quai des Tonneliers. Tél. : 04 68 91 18 98).

Pour plus de renseignements www.leminervois.com

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LA CUISINE GITANE : Poulet de la Mer

8 Oct

Retrouvez chaque semaine les recettes gitanes de Gatonegro

Pour cette recette en trompe-l’oeil, ou plutôt en trompe-goût, tu te choisiras un beau poulet fermier, un de ceux qui gambadent dans la campagne, que tu éplucheras et dont tu couperas les bouts. En ustensiles, prévoie une grande cocotte ou un gros faitout, de type de celui que tu utilises pour tes ragoûts, et un bon couteau à détailler. Tu te procureras également, pour 5/6 personnes : un beau citron, une poignée de fenouil sec, quelques grains d’anis étoilé, du safran (en filaments c’est mieux mais plus cher), une demie-tête d’ail, quatre ou cinq piments rouges, une bouteille de vin blanc sec type étang de Thau, ou un Vionnier un peu vert, un bouchon d’anis (ou pastis si t’as rien d’autre), trois ou quatre cuillères de bonne huile d’olive, du gros sel de mer, du poivre du moulin, une petite poignée de romarin frais, deux trois feuilles de laurier. Pour les patates, choisis 1kg et demi de rates, c’est mieux, sinon n »importe quelle pomme de terre à la chair ferme qui tiendra la cuisson. Enfin, c’est pas indispensable mais plus joli, procure-toi une belle poignée de coquilles, coques ou palourdes, pour bien finir le plat. Tu peux même rajouter quatre ou cinq favouilles, ces petits crabes que tu pêches en bord de mer.

Ce Poulet de la mer est un truc rigolo, qui va surprendre tes invités : sa chair blanche et neutre de volaille est préparée comme un poisson ferme, type baudroie, et le résultat est un véritable plat marin aux saveurs iodées de grand large. Le safran, le fenouil, le vin blanc et le citron y sont pour beaucoup dans cette illusion. Si de surcroît tu as rajouté les coques et les favouilles, c’est alors un véritable ragoût marinier que tu offriras à tes invités. Mais sache que les bêtes de la mer ne sont pas nécessaires : ça marche très bien sans elles.

Commence par couper ton poulet en ne conservant que la chair que tu tronçonnes en gros morceaux cubiques. Sectionne également tes cuisses en morceaux, en gardant l’os. Idem pour les ailes. Jette tes morceaux dans l’huile chaude avec l’ail en gros dés, le gros sel, et poivre au moulin. Dès que la couleur prend, mouille avec un bouchon d’alcool anisé, en dehors du feu. Toujours hors du feu, rajoute ton citron détaillé en fines rondelles, tes piments, ton anis étoilé et mouille d’un quart de vin blanc. Remets sur le feu vif et pose ton romarin et la moitié de ton fenouil. Rajoute par dessus tes patates épluchées et coupées en gros quartiers, comme pour la bouillabaisse (si ce sont des rates, mets-les entières après les avoir grattées). Rajoute le safran entre les patates, le laurier, puis poivre et sale encore. Finis par recouvrir à affleurement avec le vin blanc et un peu d’eau si il n’y a pas assez de liquide. Jette tes coquilles et/ou tes petits crabes par dessus ainsi que le reste de ton fenouil, couvre et fais monter à ébullition. Une fois à ébullition, baisse et laisse cuire à feu moyen/fort jusqu’à ce que les patates soient fondantes à coeur (compte vingt bonnes minutes, mais vérifie en plongeant ton couteau dans leur chair). Voilà, c’est prêt, tu peux servir dans les assiettes creuses.

Pour accompagner ce ragoût de mer, un blanc de Cassis serait fabuleux, mais si tu n’as pas, choisis un blanc pas trop sec, sans acidité, et qui a du corps.

Gatonegro

Retrouvez également les recettes de Gatonegro sur son site : la Cuisine Flamenca

LA CUISINE GITANE : Couteaux éclatés aux sarments et aubergines granainas

2 Oct


(La Plage de Beauduc en Camargue)

Les couteaux, ces coquilles éfilées et tranchantes que tu trouves dans le sable noir des bords de Camargue, à l’animal ferme et goûtu, tu en verras partout souvent vendus en tapas vers Tarifa ou au Puerto de Santa-Maria. C’est une spécialité de basse-Andalousie, mais tu peux t’amuser à les chercher à pieds dans le sable de Beauduc, par exemple, ou sur L’Espiguette, la plage du Grau. Ramasses-en autant que tu peux, en sachant quand même que ces petites bêtes sont hyper-protéinées, leur chair présentant une texture assez proche de celle des bulots, un peu caoutchouteuse donc.

Pour bien faire, une fois que tu as cueilli une bonne quarantaine de ces bêtes (pour 4 personnes), et qu’elles sont bien vivantes dans leur jus de mer, réserve-les dans un seau d’eau salée, et commence à dresser ton feu de sarments de vigne dans un trou que tu bordes de clapas ou de gros galets, histoire de pas mettre le feu partout, c’est plus prudent. D’autant que les pierres vont te servir plus tard, tu vas voir.

Pour l’aubergine, tu choisis 5 ou 6 aubergines bien fermes, les allongées sont les meilleures. Veille à ce qu’elles soient bien noires et luisantes, gage de leur fraîcheur. A côté, épluche une demie-tête d’ail, et prépare-toi trois beaux citrons, un peu de persil, quatre ou cinq grosses cuillères de bonne huile d’olive, les piments rouges (type piments-oiseaux), du gros sel, du poivre du moulin, et une belle grenade bien mûre. En ustensiles, il te faut une vieille casserole que tu pourras mettre au feu, deux grandes assiettes creuses, un plat creux, un torchon, couteau et fourchette.

Il faut un feu bien fourni, pour faire beaucoup de braises, donc tu auras prévu une grosse brassée de sarments, quelques vieux pieds de vigne pour le dessous. Une fois le feu pris, et la braise du dessous bien formée, il faut pas s’endormir. Commence par presser tes trois citrons avec la pulpe dans la casserole, rajoute trois bonnes cuillerées d’huile, une petite pincée de gros sel, les piments (2 ou 3 petits suffisent largement), trois gousses d’ail que tu haches finement au couteau, enfin le persil ciselé. Réserve.
Prépare de la même façon trois gousses d’ail épluchées que tu gardes pour l’aubergine. Enfin, extraie les grains de la grenade et mets-les de côté.

Jette tes aubergines entières dans la braise, laisse cuire une dizaine de minutes, retourne-les puis recouvre de sarments, en te servant des pierres pour les appuyer, de manière à en faire un nid sur lequel tu jettes tes couteaux quand il s’enflamme. A côté dans la braise, mets ta casserole pour tiédir le jus. Tes aubergines sont prêtes lorsque leur peau éclate, en prenant une couleur fauve. Les couteaux eux sont très rapides, et dès qu’il s’ouvrent, retire-les du feu et réserve-les entre deux grosses assiettes, l’une faisant couvercle sur l’autre, posées sur les pierres. Sors également ta casserole, et tes aubergines brûlantes. Comme je l’ai dit, il faut aller très vite, en synchronisant.

Sans perdre de temps, ouvre en deux tes aubergines en te servant du torchon pour pas te brûler. Leur chair doit être onctueuse, légèrement gluante, et tu la retireras en grattant avec la fouchette. Ne retire que ce qui vient facilement, en évitant d’accrocher la peau cramée. Dans un plat, mélange sans écrabouiller à la fouchette, avec l’ail finement coupé, l’huile d’olive, quelques grains de sel et du poivre. L’aubergine ainsi préparée a un goût très fort, et très fumé. Termine en rajoutant les grains de grenade sur le dessus, sans les écraser. Cette préparation se mange tiède et tu la serviras avec les couteaux, préalablement plongés deux minutes dans la casserole et son jus, que tu auras remis sur le feu. Sers les couteaux brûlants arrosés de leur jus accompagnés de la purée d’aubergine tiède.

Voilà, tu peux déguster : la saveur corsée de l’aubergine, adoucie par les grains frais de la grenade qui éclatent en bouche, se marie parfaitement avec le goût iodé des couteaux, relevés par l’ail, le piment et le citron. Pour accompagner, choisis un rosé bien frais, type rosé des Sables (Listel), ou mieux encore un Tavel au fruit de baies rouges.

Gatonegro

Des vacances dans les quartiers nord de Marseille !

21 Sep


Le temps d’un week-end, cinq habitants des quartiers du nord de Marseille ont accueilli des touristes désireux de s’aventurer hors des sentiers battus, une expérience d’échanges originale destinée à aboutir à la création de 50 chambres d’hôtes d’ici 2013.

20 SEPTEMBRE 2010 / libé-voyages
photos: Elvire R / texte: afp

Le pari, un peu fou, dans ces quartiers réputés défavorisés, avait été jugé avec scepticisme par certains. « Dans les cités, ça a pas mal ricané, mais finalement toutes les chambres ont été réservées », raconte Pascale Reynier, adjointe à la culture de la mairie du huitième secteur (XVe et XVIe arrondissements) et présidente de la Commission patrimoniale qui pilote le projet « Hôtel du Nord ».

Derrière ce succès, elle voit l' »envie d’aller de l’autre côté du miroir, de vivre une expérience unique, comme aller dans Harlem et le Bronx à New York, toutes proportions gardées ».

Bastides, maisonnettes d’ouvriers et HLM : différentes formes d’habitat ont été sélectionnées pour donner une image représentative de l’architecture de ce territoire. Le tout sous la houlette de maîtres de maison « tous engagés dans le patrimoine de leur quartier, d’une manière ou d’une autre », explique Christine Breton, conservatrice du patrimoine à l’origine de l’initiative.

Prix du séjour : de 135 à 165 euros (dont 60 à 70 euros sont reversés aux hôtes) pour deux nuits avec petit déjeuner, deux repas, des balades pour explorer les quartiers, une carte de bus et une enveloppe de bienvenue (programmes culturels, savon, CD de paroles d’habitants, ouvrage).

En créant « des lieux d’hospitalité » dans ces arrondissements qui comptent très peu de structures d’hébergement pour une population de près de 100.000 habitants, « le but du projet – qui s’inscrit dans le cadre de la Convention de Faro du Conseil de l’Europe -, c’est que les habitants se réapproprient la force économique que représente le patrimoine », note Mme Breton.

Christiane Martinez, « fière et émue d’accueillir » la Parisienne Michèle Jolé, sociologue de profession, dans son modeste appartement en rez-de-chaussée de la cité de la Visitation, aspire elle à « changer l’image de son quartier », tout comme Zohra Adda Attou, qui veut faire découvrir sa cité du Plan d’Aou « de l’intérieur ».

Les convives, venus de la capitale, de Suisse ou de Vitrolles, à une vingtaine de kilomètres de là seulement, ne sont pas des touristes ordinaires, « mais des gens curieux, qui veulent voyager différemment », selon Marie Duhammel, de l’association de tourisme solidaire Taddart.

Au tourisme en banlieue, qui peut être perçu comme du voyeurisme ou un concept de bobos, « Hôtel du Nord » préfère en effet la notion de « voyage », souligne Prosper Wanner, chargé de mettre sur pied la société coopérative gérant le label « Hôtel du Nord » (hoteldunord.coop).

Car « voyager, c’est rencontrer la diversité et avoir un rapport différent au monde, alors que le touriste consomme non-stop et passe à côté de tout ce qui est rencontre ».

M. Wanner évoque aussi une « forte demande des acteurs économiques » – comme la Savonnerie du Midi qui a logé par ce biais des partenaires maliens -, « des acteurs culturels qui ont des artistes en résidence et du réseau d’associations travaillant sur le Maghreb ». Ensuite, pourquoi ne pas attirer quelques-uns des nombreux croisiéristes qui font halte à Marseille et le personnel de bord ?

Le bilan de ce premier séjour test, lancé à l’occasion des vingt-septième Journées du Patrimoine, sera dressé en octobre. Objectif : parvenir à « 50 chambres, 50 itinéraires et 50 hôtes formés en 2013 », année où Marseille-Provence sera capitale européenne de la culture

BARCELONE : La culture, un rempart contre la crise

19 Sep

Les ventes de livres de poche et la fréquentation des bibliothèques et des théâtres connaissent un essor étonnant dans un pays durement frappé par la récession. Tour d’horizon à Barcelone.

05.03.2009 | Josep Massot | La Vanguardia republié par Courrier International

De quoi sommes-nous prêts à nous passer en temps de crise ? Pas d’une certaine culture ni de certains loisirs, en tout cas. “La culture est ce qui reste quand on a tout oublié”, disait Edouard Herriot dans les terribles années 1930. Cela fait belle lurette qu’en Espagne aussi la culture n’est plus perçue comme du superflu, mais comme une nécessité quotidienne.
Le paysage économique a beau être sombre, il reste de l’espace pour l’imagination, l’innovation, l’adaptation. Et certains domaines se portent bien. Même “franchement bien”, reconnaît Núria Cabutí, directrice éditoriale des éditions DeBolsillo au sein du groupe Random House Mondadori. “En janvier, les ventes de livres de poche ont augmenté de 17 % en Espagne”, souligne-t-elle. L’éditrice est à la tête d’une collection qui représente 40 % du marché espagnol du livre de poche. DeBolsillo ne change rien à son programme : 280 titres par an, des prix oscillant entre 5,95 et 9,95 euros, des tirages de l’ordre de 50 000 à 100 000 exemplaires et un catalogue mêlant best-sellers, ouvrages de développement personnel et littérature de qualité.

Selon un célèbre dicton, le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste attend qu’il change, le réaliste règle la voilure. Il est vrai que déjà quelques petits diffuseurs n’ont pas résisté à la crise, et les premiers chiffres pour 2009 ne sont pas encourageants. Mais il faudra attendre les mois d’avril et de mai (la Journée internationale du livre le 23 avril et le Salon du livre de Madrid en mai) pour en savoir plus. “Le livre ne connaît pas de grandes oscillations”, assure Antonio María Avila, directeur de l’Association professionnelle des éditeurs. “Il ne grimpe pas quand tout va bien, il ne dégringole pas quand tout va mal. Et si le taux de lecture a perdu 2,3 points, cela ne concerne que les personnes qui disent lire seulement un ou deux livres par an. Car le nombre de lecteurs fréquents est en augmentation constante, il est passé de 22 % à 37 %.”

Plus la situation s’aggrave, plus les gens lisent

De fait, certaines librairies s’en sortent bien. La chaîne Bertrand, après avoir ouvert huit petits points de vente sur le territoire espagnol, a inauguré le 3 mars dernier une librairie de plus de 1 500 mètres carrés avec 25 salariés dans le centre de Barcelone. Non loin de là, la librairie La Central est un autre exemple d’établissement qui se porte bien. “On craignait le pire”, commente Antonio Ramírez, son directeur. “En novembre, il ne venait presque personne, mais, à la mi-décembre, tout a changé et les ventes ont augmenté de 7 %. Nous avons terminé l’année sur une hausse de 4 % à 5 %. Et, en janvier, nous avons progressé de 1 %.”

“Si le livre résiste bien à la crise, poursuit-il, c’est parce que les gens ont mauvaise conscience, ils s’en veulent d’avoir gaspillé, d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens, dans la culture du superflu. Ils ont compris que le livre pouvait améliorer leur formation, leur capacité à affronter la vie et à être mieux préparés pour un avenir incertain. Pour les mêmes raisons, ils offrent davantage de livres, en particulier aux enfants.” Quant au prix, il revêt aujourd’hui une grande importance. Les ventes de livres chers (ceux qui coûtent plus de 40 euros) et de livres d’art ont chuté de 15 %. “Les éditeurs publieront moins de titres et prendront moins de risques, prévoit M. Ramírez, et je crains qu’il n’y ait un appauvrissement en termes de qualité.” Le secret de La Central ? “Fidéliser notre clientèle. Le lecteur sait qu’ici il ne trouvera que du bon.” Un pronostic ? “Ce sont les petits et moyens éditeurs qui vont souffrir le plus.” Des chan­gements d’orientation du fait de la crise ? “Nous allons renforcer nos stocks. Nous allons nous consacrer plus au fonds qu’aux nouveautés.”

Autre conséquence directe de la crise : les étudiants à faibles revenus se réfugient de plus en plus dans les bibliothèques de Barcelone. La fréquentation a augmenté de 11 % en 2008, pour atteindre 5,7 millions d’usagers, et les prêts de livres de 12 %.

De quoi sommes-nous prêts à nous passer en temps de crise ? Pas d’une certaine culture ni de certains loisirs, en tout cas. “La culture est ce qui reste quand on a tout oublié”, disait Edouard Herriot dans les terribles années 1930. Cela fait belle lurette qu’en Espagne aussi la culture n’est plus perçue comme du superflu, mais comme une nécessité quotidienne.

Le paysage économique a beau être sombre, il reste de l’espace pour l’imagination, l’innovation, l’adaptation. Et certains domaines se portent bien. Même “franchement bien”, reconnaît Núria Cabutí, directrice éditoriale des éditions DeBolsillo au sein du groupe Random House Mondadori. “En janvier, les ventes de livres de poche ont augmenté de 17 % en Espagne”, souligne-t-elle. L’éditrice est à la tête d’une collection qui représente 40 % du marché espagnol du livre de poche. DeBolsillo ne change rien à son programme : 280 titres par an, des prix oscillant entre 5,95 et 9,95 euros, des tirages de l’ordre de 50 000 à 100 000 exemplaires et un catalogue mêlant best-sellers, ouvrages de développement personnel et littérature de qualité.

Selon un célèbre dicton, le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste attend qu’il change, le réaliste règle la voilure. Il est vrai que déjà quelques petits diffuseurs n’ont pas résisté à la crise, et les premiers chiffres pour 2009 ne sont pas encourageants. Mais il faudra attendre les mois d’avril et de mai (la Journée internationale du livre le 23 avril et le Salon du livre de Madrid en mai) pour en savoir plus. “Le livre ne connaît pas de grandes oscillations”, assure Antonio María Avila, directeur de l’Association professionnelle des éditeurs. “Il ne grimpe pas quand tout va bien, il ne dégringole pas quand tout va mal. Et si le taux de lecture a perdu 2,3 points, cela ne concerne que les personnes qui disent lire seulement un ou deux livres par an. Car le nombre de lecteurs fréquents est en augmentation constante, il est passé de 22 % à 37 %.”
Plus la situation s’aggrave, plus les gens lisent

De fait, certaines librairies s’en sortent bien. La chaîne Bertrand, après avoir ouvert huit petits points de vente sur le territoire espagnol, a inauguré le 3 mars dernier une librairie de plus de 1 500 mètres carrés avec 25 salariés dans le centre de Barcelone. Non loin de là, la librairie La Central est un autre exemple d’établissement qui se porte bien. “On craignait le pire”, commente Antonio Ramírez, son directeur. “En novembre, il ne venait presque personne, mais, à la mi-décembre, tout a changé et les ventes ont augmenté de 7 %. Nous avons terminé l’année sur une hausse de 4 % à 5 %. Et, en janvier, nous avons progressé de 1 %.”

“Si le livre résiste bien à la crise, poursuit-il, c’est parce que les gens ont mauvaise conscience, ils s’en veulent d’avoir gaspillé, d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens, dans la culture du superflu. Ils ont compris que le livre pouvait améliorer leur formation, leur capacité à affronter la vie et à être mieux préparés pour un avenir incertain. Pour les mêmes raisons, ils offrent davantage de livres, en particulier aux enfants.” Quant au prix, il revêt aujourd’hui une grande importance. Les ventes de livres chers (ceux qui coûtent plus de 40 euros) et de livres d’art ont chuté de 15 %. “Les éditeurs publieront moins de titres et prendront moins de risques, prévoit M. Ramírez, et je crains qu’il n’y ait un appauvrissement en termes de qualité.” Le secret de La Central ? “Fidéliser notre clientèle. Le lecteur sait qu’ici il ne trouvera que du bon.” Un pronostic ? “Ce sont les petits et moyens éditeurs qui vont souffrir le plus.” Des chan­gements d’orientation du fait de la crise ? “Nous allons renforcer nos stocks. Nous allons nous consacrer plus au fonds qu’aux nouveautés.”

Autre conséquence directe de la crise : les étudiants à faibles revenus se réfugient de plus en plus dans les bibliothèques de Barcelone. La fréquentation a augmenté de 11 % en 2008, pour atteindre 5,7 millions d’usagers, et les prêts de livres de 12 %.

Le secteur le plus dynamique est le théâtre. Daniel Martínez, directeur du groupe Focus, déborde d’enthousiasme. “L’année dernière, se réjouit-il, la fréquentation théâtrale a augmenté de 20 %, grâce aux comédies musicales, et le public des salles alternatives de 30 %.” En 2008, plus de 2,6 millions de spectateurs se sont rendus dans les salles conventionnelles, soit 400 000 de plus qu’en 2007. Focus compte 212 salariés et emploie au total 400 personnes en comptant les emplois temporaires. “Contrairement au cinéma ou à la mu­sique, rappelle-t-il, le théâtre est une représentation unique et irremplaçable. Loin de souffrir des innovations technologiques, il en bénéficie.” Les 35-55 ans constituent 70 % du public. Pour l’instant, les prix n’ont pas baissé et l’amateur de théâtre semble épargné par le chômage.

Les musées connaissent une nouvelle jeunesse

En ce qui concerne l’art, le musée d’Art contemporain de Barcelone (Macba) est parmi ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu. Il a terminé l’année 2008 avec une hausse de la fréquentation de 15 %, alors que d’autres musées pâtissaient de la nette diminution du tourisme. Bartomeu Marí, son directeur, attribue cette hausse au succès des programmes éducatifs et constate que “le public s’est habitué à visiter le musée”. Pour cette année 2009, il s’attend encore à une croissance en hausse. Sa recette ? Entre autres, “fidéliser le public par des expositions plus attrayantes et des visites guidées”.

Le cinéma, en revanche, est avec la musique le secteur en proie aux plus grandes difficultés financières, en raison de la concurrence des DVD et du déséquilibre entre le cinéma américain et le cinéma européen. En temps de crise, les producteurs sont moins enclins à prendre des risques. Parmi les différents festivals de films qu’orga­nise le Centre de culture contempo­raine de Barcelone (CCCB), l’Alternativa est celui qui rencontre le plus de succès. Il en est à sa quinzième édition et attire un public qui déserte les salles moins exigeantes. Le secret de son succès, selon sa directrice, Margarita Maguregui, tient à ses critères de sélection : sur 2 400 films proposés, seuls 79 sont retenus.

Jordi Martí, responsable de l’Institut culturel de Barcelone (ICUB), qui dépend de la municipalité, souligne que son budget a été revu à la hausse en 2009 (+ 11 %) pour tenir compte des dotations destinées à des projets qui vont souffrir de la crise ou de la désertion des mécènes privés. “La consommation culturelle augmente, affirme-t-il, parce que la culture est devenue indispensable à beaucoup de gens.”

AILLEURS | Un référendum en forme de plébiscite pour l’AKP

14 Sep


Le parti gouvernemental est le grand vainqueur de ce scrutin. L’opposition et l’extrême droite en sortent affaiblies, ce qui fait les affaires de l’ambitieux Premier ministre Erdogan.

14.09.2010 | Rusen Cakir | Vatan | republié par Courrier International

Le résultat du référendum constitutionnel [58 % en faveur du oui, 42 % pour le non] est un succès pour le parti au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (AKP, islamiste modéré). Quoi qu’on en dise, ce scrutin était aussi considéré comme un vote de confiance vis-à-vis du gouvernement. Et la population a tranché en faveur de l’AKP. De ce point de vue, la stratégie adoptée par les partis d’opposition a été mauvaise. Le premier vainqueur de cette consultation populaire directe est donc sans conteste le Premier ministre Erdogan qui a pratiquement mené la campagne à lui tout seul. Dans ce contexte, sa détermination à devenir président de la République s’en trouve renforcée. Ce référendum était d’ailleurs pour lui en quelque sorte une répétition en vue de la présidentielle prévue en 2014.

Fethullah Gülen et sa communauté [néo-confrérie islamo-moderniste disposant d’importants relais médiatiques et de réseaux scolaires] peuvent également être considérés comme faisant partie des vainqueurs de ce scrutin. Pour la première fois sans doute, Fethullah Gülen [qui vit aux Etats-Unis] a pris le risque à la veille d’une élection/référendum de s’engager publiquement et de façon délibérée en faveur d’une des parties en présence. Bien que cet engagement ait provoqué des réactions très négatives de la part de l’opposition et malgré la sortie d’un livre événement écrit par un haut responsable de la police accusant cette communauté d’avoir précisément colonisé le ministère de l’Intérieur, il semble que le résultat de ce référendum soit tout profit pour Gülen. Le Premier ministre Erdogan a d’ailleurs réalisé un acte inédit en remerciant publiquement de façon allusive mais claire Fethullah Gülen lors de l’allocution qui a suivi l’annonce des résultats.

Si le Parti républicain du peuple [CHP, kémaliste, favorable au non] n’a pas répondu aux attentes suscitées par l’arrivée à sa tête d’un nouveau secrétaire général, Kemal Kiliçdaroglu, ce qui ne va pas manquer de raviver les dissensions au sein de ce parti, le grand perdant du scrutin est sans nul doute le Parti d’action nationaliste [MHP, extrême droite]. En analysant les résultats du référendum région par région, on constate en effet que le MHP et son leader Devlet Bahçeli n’ont pas réussi à convaincre les électeurs de voter non, en particulier dans ses bastions de la mer Noire, du centre et de l’est de l’Anatolie. Toute la stratégie de ce parti reposait sur une critique de l’“ouverture kurde” lancée par le gouvernement et l’AKP. Lorsqu’on regarde en détail les résultats, on voit ainsi que l’électeur du MHP, dont la sensibilité nationaliste turque est pourtant très forte, n’a pas pris au sérieux les accusations [de collusion avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)] portées contre l’AKP, ou bien a considéré qu’elles n’avaient rien à voir avec le projet de révision constitutionnelle.

L’appel au boycott lancé par le Parti pour la paix et la démocratie (BDP, héritier de différents partis prokurdes interdits] a été un succès qui a permis à ce parti de montrer la solidité de son ancrage régional. Désormais, plus personne ne peut nier que dans les régions du sud-est anatolien où les combats entre le PKK et l’armée turque ont été les plus intenses, le BDP (et par conséquent le PKK) dispose d’une base populaire très forte. Par ailleurs, le fait que les électeurs kurdes qui se sont rendus aux urnes ont voté massivement en faveur du oui montre que ce boycott était dirigé contre le oui dans une région où l’AKP constitue actuellement le seul rival du BDP. Toutefois, l’effet de ce boycott doit être relativisé dans la mesure où il n’a pas réussi à influencer le résultat d’ensemble de cette consultation.

Finalement, ce référendum montre que l’AKP se retrouve en position de force tant dans les régions où le nationalisme turc est puissant que dans celles où le nationalisme kurde est solidement ancré. Dans ces conditions, et malgré les critiques contradictoires qui émanent et du courant nationaliste turc et de son pendant kurde, les obstacles empêchant l’AKP de poursuivre son “ouverture kurde”, qui était au point mort, semblent être levés. Dans un contexte où les nationalismes turc et kurde se nourrissent l’un de l’autre, la défaite du parti nationaliste turc et le succès très relatif du parti incarnant la mouvance prokurde à l’occasion de ce référendum brisent cet “équilibre” et pourraient avoir des conséquences politiques non négligeables.

Dans ces conditions, plus rien en principe ne s’oppose à ce que le Premier ministre tienne sa promesse sur l’adoption d’une “nouvelle Constitution civile”, projet qui constituera très certainement le principal slogan de campagne de l’AKP pour les prochaines élections législatives prévues en juillet 2011.

ALGER, LE PARFUM DES FLEURS D’ORANGER

14 Sep

Par Célia Héron | libé-voyages

13 SEPTEMBRE 2010
PHOTOS: CC TOUFIK LERARI

Le premier cahier était le plus épais. Le temps avait jauni ses feuilles trop fines. C´était sa trace à elle dans l’Histoire, une trace d’encre, pour effacer les traces de sang. Celle de sa mère. Au hasard des pages, le papier glisse sous ses doigts. Un jour, elles avaient senti la fleur d’oranger. Je m’envole.

12 avril 1959

Aujourd’hui, j’ai tué le poisson de Mme Bompard. Je ne voulais pas. Mais c’est arrivé. C’était l’heure du déjeuner. Dans le réfectoire, bruits de couverts, chahut discret, odeurs collantes de fritures. Chaleur dorée d’Alger. «Silence !» Mme Bompard a surgi dans le réfectoire. Elle a traversé la salle, raide comme le silence. Son doigt s’est pointé sur mon visage, trop foncé pour me rendre anonyme. J’ai 14 ans mais je ne suis pas bête.

«Vous. Levez-vous ! Prenez l’assiette à déchets. Là. Mangez.»

Quelques rires étouffés, des froissements de voix blondes, puis de nouveau, le silence. Dans l’assiette, arêtes et peaux grisâtres, morceaux de pain trempés de sauce orange, restes de macédoine multicolore. J’ai mangé. Sans lever les yeux de cette assiette. Un vrai tableau qui s’appauvrissait au fur et à mesure que j’avalais. Je pensais à maman, à son regard grave : «Ne réponds jamais ! Même si on te frappe, tu n’as rien à rendre. Répète après mois : « Je n’ai rien à vous rendre. »» Je répétais, je répétais, même quand elle n’était plus là pour m’observer, même aujourd’hui dans mon silence.

La sonnerie nous a libérées. Je me suis dirigée vers son bureau, à l’entrée du lycée. Sur le meuble noir trônait son aquarium, sa fierté : le poisson rouge. Je l’ai saisi pour l’écrabouiller. Il s’est échappé et s’est mis à rebondir, petite balle ridicule. Qu’il crève. «Qui a commis ce crime ? Qui est l’assassin ?» Elle souffrait. Je scrutais le sol, attentive et muette. Une seule question : Va-t-elle pleurer ? Est-ce que les Français pleurent, eux aussi ?

23 juillet 1961

Ne rien ressentir, ne rien montrer, surtout pas la peur. Moi, je n’ai rien montré aux soldats du check-point cet après-midi. Le bus scolaire s’est arrêté. Les camarades de classe ont commencé à chanter : «Non… Rien de rien… Non… Je ne regrette rien.» De plus en plus fort.

A la fin, ils hurlaient, les pieds-noirs. «Je ne regrette riieeennn.» Et nous, les quatre Arabes du lycée français, tassées au maximum sur nos sièges, le regard vide. On n’a rien dit. On n’a pas baissé les yeux. La guerre va finir. Toutes les guerres finissent, Maman me le répète chaque soir. Il faut juste ne pas mourir avant la fin.

19 mars 1962

Ce matin au lycée, Mme Bompard, n’a pas hurlé pour nous mettre en rang. Les filles parlaient entre elles en nous regardant : on était exclues du complot qui se tramait. Derrière les murs du lycée, des bruits étranges, une agitation confuse, puis une rumeur dans la rue qui brusquement s’est amplifiée. «Al-gé-rie fran-çaise !»

La haine est un conducteur puissant. La cour s’est électrisée. La porte du lycée a-t-elle cédé sous la pression ou a-t-elle été ouverte ? L’espace n’était plus qu’un cri : «Al-gé-rie fran-çaise !» Instinctivement, on s’est rassemblées dans le seul coin de la cour qui avait une issue possible : la loge du concierge. M. Matthieu a senti le danger. Il est venu se placer à quelques mètres de nous. Quand la masse hurlante a voulu s’approcher, il a ouvert les bras. Le message était clair. «Vous passerez d’abord sur mon corps.» Il nous a regardées. Son pauvre sourire disait «courage». Une dizaine de soldats français et quelques civils arabes sont arrivés sur les lieux, ils ont formé un cordon et nous sommes sorties de ce guêpier par le logement de la directrice. Chacune d’entre nous a été raccompagnée chez elle.

2 août 1980

C’est de pire en pire les restrictions d’eau à Alger. Plus qu’une heure pour tout remplir : baignoire, bassines, casseroles. J’ai fait la vaisselle et le parterre. Rageusement. Sans réussir à échapper au muezzin. «Allah est le plus grand !» Des fois je sens mon corps m’échapper, je n’ai plus de centre. Les minarets, les haut-parleurs qui s’invitent chez moi, les réveils glacés en pleine nuit, avec ce cri qui me vrille les tympans et l’âme. «Allah est le plus grand !»

Que veulent-ils ? Je ne sais même pas quand est-ce que tout cela a commencé. Conséquences des prêches de Khomeiny ? Frustration d’une population asphyxiée par la corruption des «grands» ? Et le vitriol jeté sur la face des «impies» ! Vengeance des hommes sur les femmes… ? Enfin voilées, enfin soumises ! «Aslam, taslam» : «Soumets-toi, tu seras sauvé»… Je préfère mourir.

Se rincer, sentir l’eau tiède essuyer les gouttelettes de sueur, échapper à la chaleur du ciel et au harcèlement des «frères». Fatigue.

14 juin 1981

Les moteurs font mousser l’eau de la baie. La ville est déjà loin. Partout, la mer. Les sentiments s’entrechoquent comme notre vaisselle dans la soute. C’est fini, la peur au ventre.

23 novembre 1982

J’ouvre la fenêtre. Grande bouffée d’air parisien. Je cherche du travail. Quelque chose qui me fasse vivre. Pas survivre.

Imprimé en moi, le désir maladif, non négociable, d’être une femme libre. Quel qu’en soit le prix. Je sens l’absolue nécessité de communiquer avec d’autres pour VIVRE. Briser le silence. Dominer les peurs. C’est ce que je veux pour moi et c’est ce que je veux partager.

17 janvier 1989

Ce matin, au cours de français, la chaise de M. Emre était vide. L’inquiétude s’est vite installée parmi mes élèves. Les accents, les couleurs, les âges, et l’envie d’apprendre se mélangent sur ces visages d’exilés. Ils me regardent. Tout un monde réuni dans les 30 mètres carrés du centre social. Deux coups frappés et la porte s’est ouverte sur M. Emre, son sourire a éclairé la pièce. Il a bien ménagé son effet de surprise. «J’ai réussi ! Je suis allé à la banque. J’ai rempli mon chèque comme on a appris avec Zakiya. Je l’ai donné à la dame. J’ai signé. Elle m’a donné l’argent. Regardez ! Elle m’a donné l’argent !» Il avait dans le regard la fierté d’un enfant qui a surmonté l’obstacle.

Je les aide à conquérir une parcelle de liberté, ils me renforcent dans le sentiment que la vie peut avoir du sens. Même dans le gris et la pluie. Même dans le manque de parler sa langue maternelle.

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