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L’IMAGE. Voici comment finissent les tyrans :

22 Oct

Dans un TROU. Ironie de l’histoire, eux qui ont si souvent enfermé et cloîtré dans les caves insalubres et sans lumière leurs opposants. Mais les tyrans ne seront bientôt peut-être pas les seuls à terminer ainsi. Le trou noir symbolique qui attend le tout petit dictateur en chef de l’UMP en mai 2012 risque fort de l’anéantir définitivement. Tant mieux. Qu’il disparaisse avec les vestiges de l’économie de marché mondialisée qui ne sera bientôt qu’un champ de ruines nauséabond.

54e BIENNALE DE VENISE : du chaud et du sacré dans le jardin des vierges

4 Juin

Une biennale très hot et un clin d’oeil très italien de l’artiste et designer Gaetano Pesce… La porn-star Vittoria Risi pose nue sur l’oeuvre de Gaetano Pesce, avec le padre Elio en extase, qui semble effectivement goûter aux vertiges de l’art contemporain. Le sacré et le profane dans le jardin des vierges de l’Arsenal.


(Photos La Republica)
Cf la galerie photos

ICONOCLASME : Danger ! Le scandale des églises troglodytes d’Ilhara massacrées sous l’indifférence de l’Etat turc

24 Avr

A l’heure des autodafés d’extrémistes chrétiens à l’encontre d’oeuvres contemporaines, comme à Avignon ces dernières semaines, il est vital de lutter contre d’autres iconoclasmes, plus discrets certes mais terriblement définitifs, qui touchent les sites historiques de notre patrimoine culturel mondial. La vallée d’Ilhara en Turquie est de ceux-là. Truffée d’églises troglodytes somptueusement décorées, cette vallée de Cappadoce est un témoignage exceptionnel des premiers Chrétiens en terre turque, désormais en voie de disparition totale : martelages, caillassages, graffitis à la pointe d’acier, leurs fresques du Xe au XIIe siècle sont abandonnées au vandalisme de tous, sans que l’Etat turc ne lève le petit doigt. Un scandale maintes fois dénoncé, sans que l’UNESCO ne daigne réagir. Tout ça au nom d’une « réal-politik » inféodée aux intérêts supérieurs de l’Occident en Turquie, une prétendue démocratie, en réalité autoritaire et théocratique, qui ne tolère aucune culture exogène (cf les Kurdes), pas même son propre patrimoine culturel qui, quoiqu’elle s’en défende, fait partie de ses racines. En illustration, le papier publié en 2007 par notre collaborateur Marc Roudier, pourtant relayé maintes fois à l’international, et resté malheureusement lettre morte :

Les fresques rupestres d’Ilhara vandalisées ! Un pan entier du patrimoine de Cappadoce, qui est aussi celui de l’Humanité, est en danger imminent de disparition. La vallée d’Ilhara, écrin naturel d’un ensemble unique au monde d’églises troglodytes du Xe au XIIe siècles, aux fresques exceptionnelles, est en train de se dégrader à la vitesse grand V, totalement abandonnée aux vandales de toutes sortes qui désintègrent les fragiles peintures, sous l’indifférence des autorités Turques.

Si le gouvernement Turc ne prend pas immédiatement les choses en mains, ce témoignage émouvant des premiers Chrétiens va disparaître d’ici les dix prochaines années. Déjà extrêmement altérées par le temps, les séismes, et surtout l’imbécile effacement des visages des personnages peints, ces peintures magnifiques dont ne subsistent souvent que quelques vestiges aux endroits difficiles d’accès, coupoles, plafonds, chapiteaux, ne seront bientôt qu’un lointain souvenir.

La vallée d’Ilhara est un haut-lieu du patrimoine artistique mondial. Imaginons un sillon encaissé et verdoyant serpentant sur plus d’une quinzaine de kilomètres, creusé dans le tuf rude des plateaux désertiques par un torrent, presqu’une rivière, qui jadis a dessiné des parois vertigineuses, abritées des vents mais surtout des regards, et dans lesquelles des hommes de foi ont sculpté de somptueux écrins de pierre, dotés de peintures à fresque relatant les épisodes des évangiles. Saints et madonne, cènes et martyrs, animaux mythologiques et moments de la vie du Christ, ces peintures magnifiques, au chromatisme époustouflant, souvent rehaussées d’or, sont les vestiges uniques d’une foi vertigineuse et embrasée, que d’humbles artistes anonymes ont patiemment laissé de leurs mains comme un témoignage fervent de leur amour de Dieu sur de minces enduits de plâtre, posés à même la roche nue.

Une quinzaine d’églises, mais aussi des couvents, des habitations, taillées dans le roc d’un désert âpre. Maintenant, alors que le tourisme à Ilhara et dans toute la Cappadoce s’intensifie dangereusement, ces grottes à l’architecture incroyable, aux décors fragiles, sont laissées aux quatre vents, sans aucune protection, ni gardiens. Ni grilles, ni parois de verre pour protéger ces extraordinaires témoignages d’un art exceptionnel !

La vallée est pourtant un site éminemment touristique, relativement facile à randonner, et dont on ne manque pas de vous faire payer l’accès ! Hélas, voir ces œuvres désolées de la sorte, abandonnées à la vindicte idiote de quelques illettrés qui saccagent ainsi non seulement leur, mais notre, patrimoine à tous, est une honte.

Pour ma part, j’ai repéré des graffitis faits à la pointe d’une lame ou d’un clou, signés et datés de 2001, 2002 ou encore 2004, destructions délibérées très récentes donc, faites dans la chair tendre des peintures, irrémédiablement abîmées et perdues pour tous. Graffitis amoureux, messages politiques, adresses et sentences religieuses, la volonté de vandalisme est absolue et incontestable. Certes, ce sont d’abord aux images des saints auxquelles on s’attaque, particulièrement les visages, soi-disant tabous dans les codes de représentation de l’Islam, ce qui procède bien évidemment d’une interprétation erronée des textes.

Ainsi de l’église dite “au Serpent”, Yilanli Kilise, qui date de la fin du IXe siècle. Ce qu’il en reste est désastreux : là où devraient figurer trois femmes nues victimes de morsures de serpent (l’une au sein pour ne pas avoir allaité, la seconde à la bouche pour avoir menti, la troisième aux oreilles pour avoir désobéi) ne reste qu’une bouillie vaguement figurative, rageusement rayée et oblitérée de mille coups, dont on n’aperçoit plus les visages. Où est le serpent, d’ailleurs ? Se demande t-on, jusqu’au moment où, après avoir plissé des yeux, un fragment bruni nous indique l’emplacement qu’il occupait…

D’une manière générale, les vandales n’ont pas hésité à grimper parfois dans des endroits absolument hors d’atteinte pour massacrer les peintures, quand ils ne les ont pas détruites à coups de jets de pierres. Ce qui reste des fresques des églises “Odorante”, “Sous l’arbre”, “St Georges”, tient sur quelques cartes postales.

Le Traité de Sèvres de 1923, qui a chassé les Grecs de Cappadoce, n’explique pas tout. Actuellement, c’est l’incurie des autorités Turques, qui laissent faire les vandales, qui doit être mise en cause. Comment l’Etat Turc peut-il manifester aussi peu d’intérêt à l’égard de son patrimoine qui pourtant draine des milliers de visiteurs et constitue donc une source considérable de revenus touristiques ? Pourquoi cette indifférence à l’égard d’un art sacré chrétien alors que la moindre céramique est pieusement conservée ? L’Etat peut-il laisser ce trésor abandonné à la haine imbécile et à l’indifférence ? La communauté internationale doit-elle accepter ce saccage sans broncher ? On ne peut pas laisser se répéter le drame des Bouddhas de Bamhian !

Mais il est déjà presque trop tard tant les dégradations sont nombreuses, et les traces infimes de ce qui fut un véritable musée à ciel ouvert. Dans cinq, six ou dix ans, il ne subsistera absolument rien de ce trésor de l’humanité. Le gouvernement Turc doit réagir immédiatement, ses citoyens se mobiliser, les scientifiques du monde entier pétitionner.

On ne peut vouer un tel patrimoine à la disparition définitive sans réagir ! Une demande d’inscription à l’UNESCO au titre de patrimoine mondial vient d’être faite. Attendons la suite, donc, mais dépéchons-nous !

Marc Roudier

(in artsud oct.2007, réactualisé avril 2010 Eleonor Zastavia web mag,et avril 2011)

RÊVER : LE GOÛT D’ISTANBUL

9 Fév


Un petit goût d’Istanbul, qui fut capitale européenne de la Culture en 2010 : déjà… Et en attendant d’y aller.

RUSSIE : Le radicalisme artistique mène en prison

6 Déc

Célèbre pour ses performances artistiques politiquement engagées, le collectif russe Voïna vient de voir deux de ses membres arrêtés. Un destin qui guette d’autres artistes contemporains russes adeptes de l’actionnisme viennois.

En septembre 2008, le collectif d’artistes avait simulé la pendaison d’activistes gays et de travailleurs clandestins dans un Auchan de Moscou pour dénoncer les discriminations dont les deux groupes sont l’objet en Russie. Deux membres dirigeants de Voïna (“la guerre”), un collectif qui pratique un art conceptuel de rue à travers des performances percutantes, ont été placés en détention à Saint-Pétersbourg le 17 novembre 2010, deux jours après leur arrestation à Moscou. Oleg Vorotnikov, 32 ans, et Leonid Nikolaev, 27 ans, ont été mis à l’ombre sans chef d’inculpation par un tribunal de Saint-Pétersbourg jusqu’au 25 novembre – avec prolongation possible jusqu’au 15 janvier 2011. Le renversement de véhicules de police le 17 septembre à Saint-Pétersbourg, objet d’une performance artistique, serait le déclencheur de l’affaire. Les deux artistes pourraient être poursuivis pour « hooliganisme par haine contre un groupe social » et encourir une peine de sept ans de prison. « Les activistes du collectif n’ont jamais caché que l’action ‘Révolution de palais’ à Saint-Pétersbourg est la leur ; ils ont d’ailleurs immédiatement diffusé la vidéo sur Internet. Or les arrestations ont eu lieu deux mois après, à Moscou, et ne concernent que deux personnes alors que les forces de l’ordre ont indiqué que cinq à sept individus ont renversé ces voitures », s’étonne Novaïa Gazeta.

Alexeï Plutser Sarno, un autre membre de Voïna, dont le blog diffuse toutes les performances menées par le collectif, dénonce le déroulement de l’arrestation. « Le groupe a été attrapé dans un appartement de Moscou le 15 novembre. L’appartement a été littéralement pillé ; non seulement tous les ordinateurs ont disparu mais aussi tous les caméscopes, appareils photo et de nombreuses autres affaires personnelles qui ne contiennent aucune information ou document. C’était simplement du matériel. » Même les appareils photo de personnes se trouvant là par hasard ont été saisis alors que leurs propriétaires ont été relâchés. De même, Natalia Sokol, alias Kozlionok, mère d’un nourrisson, s’est vu confisquer ses papiers sans motif.

Voïna « continuera à dessiner le portrait de la Russie d’aujourd’hui dans le langage de l’actionnisme de rue », insiste Alexeï Plutser Sarno dans une interview à Gazeta. « Même si Voïna a subi un revers très lourd en étant privé de son fondateur Oleg Vorotnikov et du dénommé Liona ‘l’enc…’, son président. Mais le groupe compte des dizaines d’activistes et il est peu probable que tous soient emprisonnés sous des accusations mensongères. »

« Artistiquement, nous regardons du côté de l’art révolutionnaire russe des années 1920 et de l’‘actionnisme viennois' », confiaient les dirigeants de Voïna dans une interview à Courrier international. Force est de constater que l’art politique contestataire et radical fait l’objet de poursuites en Russie, ce qui contraint les artistes à l’exil. Ainsi, un autre artiste russe, Oleg Mavromatti, risque la prison s’il est extradé de Bulgarie. En 2000, il s’est réfugié dans ce pays, d’où son épouse est originaire, pour échapper aux suites d’une plainte déposée par des ultraorthodoxes russes. Ceux-ci protestaient contre une performance de Mavromatti au cours de laquelle l’artiste s’est fait crucifier, la phrase « Je ne suis pas le fils de Dieu » étant inscrite sur le corps.

En soutien à son collègue Oleg Mavromatti, l’artiste Avdeï Ter-Oganian, exilé à Prague, a menacé de boycotter l’exposition « Le contrepoint russe » au Louvre – du 14 octobre 2010 au 31 janvier 2011 -, rappelle Tchastny Korrespondent. Mais Paris n’a guère prêté attention à Oleg Mavromatti. En revanche, le 17 novembre, « des manifestations de soutien à l’actionnisme ont eu lieu à Berlin, Moscou et Saint-Pétersbourg » devant les représentations diplomatiques de la Bulgarie.

Philippe Randrianarimanana | Courrier international

photo DR : action du collectif Voïna

LA BELLE VIE : Une semaine dans la peau d’un Rom

27 Nov



Comment vivent les Roms en Roumanie, le pays où ils sont le plus nombreux ? Pour le savoir, un journaliste d’Adevărul s’est fait passer pour l’un d’entre eux. Il n’a pas ressenti de discrimination, mais une sorte de mépris généralisé.

Jamais les Tsiganes n’ont été aussi présents dans le débat public. Quelque 8 000 Tsiganes roumains ont été expulsés de France cette année, mais la moitié y sont déjà retournés. Quelles chances ont les Tsiganes d’être acceptés en Roumanie ? Je l’ai compris en revêtant pour une semaine l’habit de Tsigane: chapeau, chemise bigarrée, veste en cuir et pantalon de velours. Je me suis laissé pousser la moustache ; la peau basanée je la tiens du bon Dieu.

J’ai commencé Place de l’Université [à Bucarest]. Il y avait des étudiants ivres qui se sont moqués de moi et m’ont braillé ces mots archi-connus de la langue tsigane: « mucles » (ta gueule !), « bahtalo » (bonne chance !), « sokeres » (comment ça va ?). Un grand blond m’a pris en photo, puis a photographié les bouteilles posées sur le trottoir, les chiens et les mendiants. Sur son ordinateur, en Scandinavie, ma photo sera probablement classée dans le répertoire « Bucharest garbage ».

Des regards qui font plus mal que Nicolas Sarkozy

Plus tard dans la soirée, je suis allé voir une pièce au Théâtre National. Les gens autour de moi n’étaient pas enchantés de ma présence, mais ils n’ont rien dit. J’ai entendu à nouveau les mêmes rires de quelques jeunes. Il semblerait que ce soient eux les plus méchants et les plus perfides envers les Tsiganes. Et ils rient toujours dans le dos.

Peut-être même que leurs regards font plus mal que le mauvais oeil de Nicolas Sarkozy, le président français. Nous avons des campagnes pour l’intégration et l’alphabétisation des Tsiganes, mais pas de campagne pour empêcher les gens de rire lorsqu’ils voient un Tsigane bossu dans la rue.

Et pourtant, on peut appeler tout cela comme on veut, sauf discrimination. Personne ne m’a jeté hors d’un café ou d’un restaurant. Tant qu’ils encaissaient mon argent, ils m’accueillaient à bras ouverts. Ce ne sont pas les Tsiganes qui sont victimes de discrimination en Roumanie, ce sont plutôt les pauvres.

Nous voulons que les Tsiganes sentent bon, qu’ils aiment l’art, mais aucun employeur ne veut avoir un Tsigane près de lui. Et sans argent, soit le Tsigane plonge dans la misère, soit il cherche des moyens non conventionnels de gagner de l’argent.

J’ai essayé le conventionnel, j’ai cherché à me faire embaucher. J’ai cherché des annonces dans les journaux pour être ouvrier non qualifié, laveur de voitures, ou démembrer des voitures pour les pièces détachées. Au téléphone, on m’a dit qu’il restait des places.

Arrivé devant les employeurs, certains m’ont chassé honnêtement – « Va-t-en, Tsigane ! », d’autres par des insultes – « Ben voilà, pour l’instant on n’embauche plus ! ».

Même les éboueurs m’ont rejeté. La fille du personnel m’a regardé par-dessous ses lunettes et m’a dit: « On n’embauche pas. On ne l’a jamais fait ». Ce qui signifie sans doute que les éboueurs qui tournoyaient dans la cour héritent de la profession de père en fils.

S’ils restent seuls, les Tsiganes meurent

Je pensais qu’il existait une solidarité, sinon entre les gens, du moins entre les automobilistes. Dans la périphérie de Bucarest, j’ai crevé un pneu, plus ou moins intentionnellement. J’ai passé plus de trois heures au bord de la route, faisant des signes de la main aux voitures qui passaient.

Pour certains je pouvais lire les injures sur leurs lèvres, d’autres me klaxonnaient en souriant, un a fait mine de me rouler dessus. J’étais complètement seul; des centaines de personnes sont passées à côté de moi sans vouloir m’aider. Là, j’ai compris pourquoi les Tsiganes se déplaçaient en tribu. S’ils restent seuls, ils meurent !

Et enfin, une vieille Skoda Octavia est apparue, d’où est descendu un malheureux, la cinquantaine, à la salopette sale. Dans les deux minutes nécessaires pour le changement de roue, il m’a ouvert son cœur : « Je t’ai vu quand tu me faisais signe, il y a deux heures. Je t’ai regardé dans le rétroviseur et j’ai regretté de ne pas m’être arrêté. Et je me suis dit que si tu étais encore là à mon retour, je m’arrêterais. Alors, j’ai fait une bonne action ou pas ? ». Je lui ai répondu la tête baissée : « Oui, monsieur ».

En repartant pour Bucarest, je me suis arrêté pour prendre de l’essence. Une employée de la station service est sortie un peu paniquée et m’a demandé : « Tu t’es servi à la pompe 5 ? » Non, j’avais pris de l’essence à la pompe 4. A la pompe 5, ce sont des Tsiganes dans une voiture à plaques jaunes [plaques temporaires pour les voitures achetées en Allemagne, difficiles voire impossibles à tracer] qui avaient pris de l’essence. J’ai appris qu’ils avaient fait le plein et oublié de payer. J’ai préféré me dire que, peut-être, eux aussi étaient en train de faire une expérience journalistique inédite.

Presque circulaire, l’article finit à quelques pas de l’endroit où il a commencé, Place de l’Université. Je pense n’avoir rien accompli, ni apporté de solution au problème des Roms. Qu’est-ce que la société veut qu’il advienne d’eux ?

Après avoir été traité comme un Tsigane pendant sept jour, j’ose dire que la réponse est affichée sur une vieille maison où un fanatique religieux a écrit un verset de la Bible: Jean 3:7 – « Jésus a dit : Il faut que vous naissiez de nouveau ». Et là, il n’y a aucune métaphore

Cristian Delcea / 10 novembre 2010 / Adevărul Bucarest

PARTIR : Venise dans les pas de Casanova

24 Nov

Gosse de pauvres, Casanova devait être curé. Il sera juriste, soldat, violoniste, voyant, courtisan, économiste, philosophe, écrivain, et grand libertin…

L’église San Samuele, où il ne fera jamais carrière, est toujours là. Face au grand Canal, son immense campanile rose au bout pointu se dresse vers le ciel, dominant une charmante placette bordée par le palazzo Grazzi et le palazzo Malipiero. Casanova est, jusqu’à l’âge de quinze ans, un espoir de la paroisse. Tondu et fier d’avoir reçu les quatre ordres mineurs, il dit son premier sermon à San Samuele sous les applaudissements : « la prédiction qu’on me fit fut générale. J’étais destiné à devenir le premier prédicateur du siècle ». Mais déjà, les filles de la paroisse, charmées par le beau parleur, lui font passer des billets doux à l’issue du discours et les bigots sortent scandalisés.

Au même moment, l’adolescent fréquente le palais Malipiero. Un rez-de-chaussée byzantin, un premier étage gothique, un deuxième étage classique : cet édifice fut longtemps l’un des plus beaux des environs – avant d’être éclipsé par le Palazzo Grazzi, construit courant XVIIIe. D’abord protégé de Gasparo Malipiero, Casanova est brutalement chassé pour avoir séduit, avec succès, une jeune femme qui refusait les avances du vieux seigneur. Derrière la noble demeure et son élégant jardin donnant sur le canal, on découvre le minuscule quartier où Giacomo, enfant, a usé ses fonds de culottes.

Rue Malipiero, une plaque célèbre sobrement la naissance de Casanova, en 1725. Puis on pénètre dans un labyrinthe de ruelles aux maisons de brique rose dont les façades ont été tordues par les ans. Linge aux fenêtre, volets à moitié clos. Le silence règne, loin des touristes. Les vénitiens que l’on croise ont un regard peu aimable, sans doute persuadés que les visiteurs – forcément des casanovistes – ne valent pas mieux que leur illustre héros. A force de tourner, on finit par découvrir la rue Nani, où l’adolescent perdit sa virginité en compagnie de deux sœurs, à quatorze ans. « J’ai commencé par celle vers laquelle j’étais tourné, ne sachant pas si c’était Nanette ou Marton. Je l’ai trouvée accroupie, et enveloppée dans sa chemise, mais ne brusquant rien, et avançant l’entreprise aux pas les plus petits elle se trouva convaincue que le meilleur parti qu’elle pût prendre était celui de faire semblant de dormir et de me laisser faire».

Les nonnes de Murano

La plus célèbre aventure de Casanova n’a pas eu lieu à Venise, mais sur l’île de Murano. Passées les boutiques de souffleurs de verre et les vitrines de bibelots, le quartier Venier est situé à l’extrême nord de l’île. Entourée de champs, d’une usine et de modestes maisonnettes, la zone était autrefois couverte par le couvent Santa Maria degli angeli, aujourd’hui disparu. Face au canal, on trouve encore son église : un imposant bâtiment de brique, témoin d’une ancienne splendeur, lorsque le couvent accueillait les filles des plus nobles familles vénitiennes. Avant d’accéder à l’église, on passe sous un portique où trône un bas relief : c’est un ange qui annonce la bonne nouvelle à la vierge Marie. On imagine la tête de Casanova, lorsque, levant les yeux au ciel, il s’arrêtait sur l’image pieuse.

L’homme est alors âgé de 28 ans et il fait du couvent son lieu d’élection, tombant successivement amoureux de la sœur CC puis de la sœur MM. Casanova fait ses visites depuis Venise, en gondole. Il vient d’abord le dimanche, pour la messe, puis pour échanger quelques mots au parloir. Aujourd’hui l’église est à l’abandon, ses vitres sont brisées, et de vieux objets s’entassent dans la nef. On ne la visite plus. Il faut aussi imaginer la petite porte du jardin par laquelle Casanova attend les sœurs, de nuit. Les nonnes, riches filles d’aristocrates, y passent sans trop de difficultés, en corrompant leurs surveillantes. MM, « rare beauté » de 23 ans, n’est autre que Marina Morosini, héritière d’une famille de Doges.

Non loin de l’ancien jardin, sur la rive nord de Murano, une gondole conduisait Marina et Giacomo dans un casino (garçonnière) de la fondamenta Santi, le grand canal de l’île. D’après les Mémoires, ce lieu de débauche, dont on ignore l’emplacement exact, est des plus raffinés. MM y affiche grand style – bijoux, parfums – et fait servir à Casanova mets exquis et vins de luxe. Dans la chambre, un œilleton permet au propriétaire du casino d’observer leurs ébats : il s’agit de Monsieur de Bernis, ambassadeur de France, futur ministre de Louis XV, et lui aussi amant de MM. Après quelques rendez-vous, cette dernière convie d’ailleurs CC, la première nonne conquise par Casanova : « enivrés tous les trois par la volupté, et transportés par de continuelles fureurs, nous fîmes dégât de tout ce que la nature nous avait donné de visible et de palpable ».

À la barbe des Doges

Le dernier grand lieu vénitien des Mémoires n’est autre que la prison du Palais des Doges, où le libertin est enfermé à partir de juillet 1755. Officiellement, l’Inquisition le fait emprisonner pour crime contre la religion, Casanova étant arrêté en possession des livres kabbalistiques. Mais ces motifs semblent courts aux historiens. Serait-il allé trop loin avec son amante MM (ils sortent au théâtre ensemble, masqués certes, mais tout se sait) déclanchant l’ire de la puissante famille de Marina ? Lui reproche-t-on de fréquenter Bernis, un espion français ? Il n’existe, in fine, que des hypothèses sur les vraies intentions de l’inquisition. Au coeur du palais, « l’escalier d’or » conduit à de somptueux couloirs qui mènent aux salles officielles. A gauche de la dernière marche, une porte discrète était empruntée par les inquisiteurs. Ce passage permet d’accéder aux archives secrètes et à la chambre de torture où les trois juges masqués, convoquaient, de nuit, leurs victimes.

Casanova n’a pas connu la torture, qui a été abolie quelques mois avant son arrestation. Mais sa cellule, située un peu plus loin, à l’étage, n’en est pas moins sordide. Faite d’épaisses planches de bois brut, basse de plafond, elle n’est éclairée que par une étroite fenêtre aux lourds barreaux. Située sous les toits de plomb, c’est une chambre froide l’hiver et une étuve l’été. Casanova aurait pu mourir au fond de son trou, en misérable petit séducteur des bas quartiers un peu trop culotté. Coup de génie et coup de chance, il sera le seul à s’évader des Plombs et l’histoire de son évasion rocambolesque – embryon des Mémoires – le rendra célèbre de son vivant.

C’est au grenier – aujourd’hui une salle où sont exposées des armes – que Casanova trouve une petite barre de fer lors d’une promenade. Aiguisée à l’aide d’une pierre, elle lui permet de fait un trou dans sa cellule avec l’aide d’un complice (un moine défroqué). Casanova passe ensuite par le toit du palais qu’il troue également, et atterrit – de nuit – dans les salles officielles, d’où il ne peut sortir. Là, avec un sang-froid extraordinaire, il appelle les gardes pour qu’on lui ouvre, feignant d’être un visiteur enfermé par mégarde. « Mon beau chapeau à point d’Espagne d’or et à plumet blanc sur la tête, j’ai ouvert une fenêtre. Ma figure fut d’abord remarquée par des fainéants qui étaient dans la cour du palais, qui, ne comprenant pas comment quelqu’un comme moi pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre allèrent avertir celui qui avait la clé de ce lieu ». Sorti par la grande porte, pour la plus grande honte d’une Sérénissime en bout de course (Napoléon met fin à la République de Venise en 1797), Casanova prend une gondole sur la Piazzetta San Marco pour un long exil, direction Paris et l’Europe.

david bornstein – Libévoyages.fr

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