Tag Archives: Arts

PIERRE MOLINIER, en éros méconnu

12 Jan

Pierre Molinier (Agen 1900, Bordeaux 1976), artiste génial et méconnu, ici en galerie pour l’Esprit, et en réponse à la censure idiote sévissant sur Facebook et autres réseaux sociaux (cf article précédent).

La Mie de l’Art avec Angelina Vivaldi
Toutes oeuvres copyright succession Pierre Molinier et ayant-droits.

CENSURE : Ignorant et stupide Facebook, qui traite l’art comme de la pornographie

12 Jan

Décidément, Facebook est vraiment à l’image réelle de son « créateur » et de la vraie Amérique : ignare, inculte, impérialiste. En quelques jours, deux exemples de censure idiote viennent illustrer nos propos : tout d’abord, ce témoignge publié dans La Règle du Jeu, au sujet d’un téléchargement d’image jugé pornocrate par Facebook et ses petits cons d’employés incultes, image qui n’était en fait qu’un tableau de Fernando Arrabal, que nous n’avons pu reproduire ici, mais que nous vous recommandons d’admirer sur le site de La règle du Jeu. En voici « l’avertissement » Facebook, savoureux et drôle, s’il n’était pas tout simplement imbécile :

Objet : Facebook Warning

Bonjour,

Vous avez téléchargé une photo qui enfreint nos Conditions d’utilisation.
Cette photo a donc été supprimée. Facebook n’autorise pas les photos
attaquant un individu ou un groupe, qui contiennent de la nudité ou de
la violence ou qui présentent l’usage de stupéfiants, tel qu’indiqué
dans nos Conditions d’utilisation. Ces règles visent à garantir un
environnement sûr, sécurisé et de confiance pour tous les utilisateurs
de Facebook, y compris les plus jeunes, qui utilisent le site. Pour
plus d’information, veuillez consulter notre page Questions/réponses, à
http://www.facebook.com/help/?topic=wphotos.

The Facebook Team

(La pornographie est, dit-on, interdite sur Facebook. Je veux bien : mais la pornographie n’est pas là où Facebook s’imagine qu’elle se cache. Un dessin, assez merveilleux, d’Arrabal est censuré sur ce support. La représentation d’un pénis n’est pas pornographique en soi : sinon, plus de Tintoret, de Dali, de Masson possibles. Ni de Gotlib. La pornographie, c’est cette censure et non la peinture d’Arrabal. Ce que Facebook considère comme impubliable fait ici le bonheur et la fierté de La Règle du jeu. Yann Moix / publié par La Règle du jeu.)

Autre exemple plus récent : celui d’un internaute qui s’est vu refuser la photo de son profil fb, au prétexte qu’il s’agissait d’une oeuvre de l’artiste Pierre Molinier, dont bien sûr Facebook ignore jusqu’au nom.

En conséquence de quoi, nous publions ci-après une galerie Pierre Molinier, grand artiste bordelais hélas décédé, dont l’oeuvre post-surréaliste et totalement marginale a magistralement marqué, malgré toutes les censures, les esprits de son temps.

Angelina Vivaldi
Image : autoportrait de Pierre Molinier, Tous droits réservés succession Pierre Molinier et ayant-droits.

RUSSIE : Le radicalisme artistique mène en prison

6 Déc

Célèbre pour ses performances artistiques politiquement engagées, le collectif russe Voïna vient de voir deux de ses membres arrêtés. Un destin qui guette d’autres artistes contemporains russes adeptes de l’actionnisme viennois.

En septembre 2008, le collectif d’artistes avait simulé la pendaison d’activistes gays et de travailleurs clandestins dans un Auchan de Moscou pour dénoncer les discriminations dont les deux groupes sont l’objet en Russie. Deux membres dirigeants de Voïna (“la guerre”), un collectif qui pratique un art conceptuel de rue à travers des performances percutantes, ont été placés en détention à Saint-Pétersbourg le 17 novembre 2010, deux jours après leur arrestation à Moscou. Oleg Vorotnikov, 32 ans, et Leonid Nikolaev, 27 ans, ont été mis à l’ombre sans chef d’inculpation par un tribunal de Saint-Pétersbourg jusqu’au 25 novembre – avec prolongation possible jusqu’au 15 janvier 2011. Le renversement de véhicules de police le 17 septembre à Saint-Pétersbourg, objet d’une performance artistique, serait le déclencheur de l’affaire. Les deux artistes pourraient être poursuivis pour « hooliganisme par haine contre un groupe social » et encourir une peine de sept ans de prison. « Les activistes du collectif n’ont jamais caché que l’action ‘Révolution de palais’ à Saint-Pétersbourg est la leur ; ils ont d’ailleurs immédiatement diffusé la vidéo sur Internet. Or les arrestations ont eu lieu deux mois après, à Moscou, et ne concernent que deux personnes alors que les forces de l’ordre ont indiqué que cinq à sept individus ont renversé ces voitures », s’étonne Novaïa Gazeta.

Alexeï Plutser Sarno, un autre membre de Voïna, dont le blog diffuse toutes les performances menées par le collectif, dénonce le déroulement de l’arrestation. « Le groupe a été attrapé dans un appartement de Moscou le 15 novembre. L’appartement a été littéralement pillé ; non seulement tous les ordinateurs ont disparu mais aussi tous les caméscopes, appareils photo et de nombreuses autres affaires personnelles qui ne contiennent aucune information ou document. C’était simplement du matériel. » Même les appareils photo de personnes se trouvant là par hasard ont été saisis alors que leurs propriétaires ont été relâchés. De même, Natalia Sokol, alias Kozlionok, mère d’un nourrisson, s’est vu confisquer ses papiers sans motif.

Voïna « continuera à dessiner le portrait de la Russie d’aujourd’hui dans le langage de l’actionnisme de rue », insiste Alexeï Plutser Sarno dans une interview à Gazeta. « Même si Voïna a subi un revers très lourd en étant privé de son fondateur Oleg Vorotnikov et du dénommé Liona ‘l’enc…’, son président. Mais le groupe compte des dizaines d’activistes et il est peu probable que tous soient emprisonnés sous des accusations mensongères. »

« Artistiquement, nous regardons du côté de l’art révolutionnaire russe des années 1920 et de l’‘actionnisme viennois' », confiaient les dirigeants de Voïna dans une interview à Courrier international. Force est de constater que l’art politique contestataire et radical fait l’objet de poursuites en Russie, ce qui contraint les artistes à l’exil. Ainsi, un autre artiste russe, Oleg Mavromatti, risque la prison s’il est extradé de Bulgarie. En 2000, il s’est réfugié dans ce pays, d’où son épouse est originaire, pour échapper aux suites d’une plainte déposée par des ultraorthodoxes russes. Ceux-ci protestaient contre une performance de Mavromatti au cours de laquelle l’artiste s’est fait crucifier, la phrase « Je ne suis pas le fils de Dieu » étant inscrite sur le corps.

En soutien à son collègue Oleg Mavromatti, l’artiste Avdeï Ter-Oganian, exilé à Prague, a menacé de boycotter l’exposition « Le contrepoint russe » au Louvre – du 14 octobre 2010 au 31 janvier 2011 -, rappelle Tchastny Korrespondent. Mais Paris n’a guère prêté attention à Oleg Mavromatti. En revanche, le 17 novembre, « des manifestations de soutien à l’actionnisme ont eu lieu à Berlin, Moscou et Saint-Pétersbourg » devant les représentations diplomatiques de la Bulgarie.

Philippe Randrianarimanana | Courrier international

photo DR : action du collectif Voïna

FIGURES : Jean-Michel Basquiat boxe toujours

5 Déc


Jean-Michel Basquiat, qui avait été écrasé par une voiture enfant, avait en commun avec les boxeurs la douleur inscrite dans le corps, cette enveloppe qui ne laisse qu’affleurer une multitudes d’histoires accumulées et dissimulées.
Un corps, un squelette, une âme, l’indiscible, toutes ces couches qui se superposent donnent l’art magnifique de Basquiat qui réussit à faire avec du décousu un habit de prince. Une centaine d’oeuvres du prolifique américain sont exposées en ce moment au Musée d’Art Moderne de Paris. C’est 1/8e de ce que l’ex-graffeur à peint ou dessiné, autant dire que l’aubaine ne se reproduira pas de sitôt. Outre que Basquiat était un artiste pop totalement immergé dans la société des années 1980 et que sa créativité n’a pas débandé, de l’âge de trois ans à sa mort en 1988 (à 27 ans) d’une overdose d’un mélange de cocaïne et d’héroine, il laisse une oeuvre qui dépasse largement le seul contexte Warholien auquel on l’associe vite fait, vu l’amitié qui liait le noir aux cheveux fous au blafard grisonnant de la Factory.

Le New-Yorkais Jean-Michel Basquiat regardait la télévision en peignant. Il captait à sa manière ceux (sportifs, musiciens, leaders politiques ) qui dans cet Eden lumineux apparaissaient auréolés d’une gloire que peu de leurs semblables atteignaient. Basquiat voyait dans chacun de ces personnages populaires célèbres une histoire qui les rapprochait de lui. Sauf qu’il avait choisi le dessin. Lui, à qui l’on refusait de monter dans un taxi parce qu’il était noir ( il ne passait sans doute pas encore à la télé ), a donc effectué des transferts sur toile de ses propres questionnements en se référant à d’autres, que la culture américaine a jeté sur le devant de la scène ou du ring. Ils sont, grâce à son inégalable talent, devenus des fétiches contemporains puisque réenvisagés au travers d’une technique se référant aux prémices de l’art. S’amusant avec les lettres et les signes de son époque, empruntant aux néons, à la BD, aux dessins animés, à la signalétique, aux marques, à la publicité omniprésente, à la poésie urbaine comme aux peintures primitives, à l’art africain ou encore aux croyances vaudou, sa technique a tressé des liens pour mieux souligner ce qui se jouait pour les noirs dans le sport à cette époque : un match important entre le regard porté par les blancs sur les nègres et la faculté de ces derniers à s’imposer – quitte à s’y brûler – à une société du spectacle qui les considère encore comme une curiosité, une étrangeté que l’on peut enfin faire fructifier.

Pour Basquiat, les artistes noirs, les jazzmen ( Charlie Parker, Billie Holliday ) étaient pris dans les mêmes rets de la société-business que les sportifs ( Hank Aaron, Jesse Owens ), et il a créé pour eux son propre panthéon, à un moment charnière : au passage des années 1980, ces fortes individualités mues par leur force de travail et leur désir d’exister en même temps, sont le produit d’un système autant que leur ascension sociale dans le show business sert de revendication à leur identité propre au nom de tous ceux que l’on ne voit pas, ni à l’écran ni dans la rue. Les toiles de Basquiat, par ses héros noirs, disent qu’ils avaient à souffrir plus que les blancs pour qu’on les regarde enfin avec admiration. C’est pour cela également que Basquiat offre à tous les champions le sacre total qu’ils méritent selon lui : l’éternité. Ils sont en quelque sorte sanctifiés pour avoir porté leur croix, cette couleur de peau motif de discrimination dont on ne dira jamais assez qu’elle fut le moteur de leur créativité comme l’entrave à leur volonté d’être enfin perçus comme des hommes libres, maîtres de leur destin, parce que par là même ils perturbaient l’ordre établi.

La toile St Joe Louis Surrounded By Snakes est particulièrement révélatrice de cette problématique. En gros, elle parle de l’exploitation des sportifs noirs par des managers véreux ou l’industrie du spectacle. Mais la taille du lettrage et la force du nom “Joe Louis” suffisent à dire qui est le roi. Elle parle de Basquiat aussi qui, comme le boxeur, devenu riche, s’est laissé abusé par ses amis qui réclamaient les dividendes de sa célébrité. Il ne faut pas confondre cette apparente célébration des sportifs noirs par l’artiste avec un quelconque attrait pour le sport en lui-même. Basquiat aimait la musique et l’art et s’il hissait Cassius Clay, Sugar Ray Leonard et d’autres au rang d’artiste puis d’icône; il méprisait les mécanismes régissant leur carrière. Il dénonçait à l’évidence le sport, ce lieu d’exploits, comme le dernier bastion du capitalisme, de l’exploitation des hommes par d’autres hommes. La gloire et l’argent pour ces héros noirs n’étant pas des gages d’une liberté acquise et irréversible, ou d’un bonheur abouti.

Sur le tableau Per Capita, un boxeur dont la ceinture du short est barrée de l’inscription « Everlast » (une marque de sport, qui évoque par extension « l’éternité ») fait le signe de la victoire auréolé d’une couronne, en tenant une torche qui renvoie ou à la flamme des jeux olympiques, ou à celle de la statue de la Liberté. Cette ambiguïté forte dit que dans la condition de héros noirs, libération et manipulation, affirmation de sa force propre et soumission à un système (financier ici), en aucun cas, ne sont dissociables. Acteurs ou jouets du destin qu’ils se forgent, les champions de Basquiat sont à son image, des hommes de mouvement, d’action, au milieu d’un monde revêche. Pour le mater il faut s’élever au-dessus de la réalité. Lui comme ses héros sont des boxeurs d’ombres gonflés d’une sublime et irrépressible énergie du désespoir.

Olivier Villepreux
CONTRE-PIED – Blog Le Monde / 05-12-2010

Oeuvres : en titre : Per Capita (1981) et ci-dessus : St Joe louis Surrounded by Snakes (The Brant Foudation, Greenwich CT)

EXPO : Mondrian en rétrospective

3 Déc

Sa majesté Mondrian, après quarante ans d’absence

La dernière rétrospective de Piet Mondrian (1872-1944) à Paris a eu lieu en 1969, à l’Orangerie. Pour un artiste central du XXe siècle qui a travaillé à Montparnasse de 1912 à 1914 et de 1919 à 1938 et avait francisé son nom – Mondriaan – pour le rendre mieux prononçable, cela fait bien peu. Mondrian est même le moderne que les musées français ont le plus négligé.

De son vivant, ils ignoraient son existence, alors que les revues d’avant-garde ne cessaient de le citer. Après sa mort, alors que le MoMA de New York lui consacrait une rétrospective dès 1945, le Musée national d’art moderne a longtemps poursuivi dans l’indifférence. Il ne possède donc aujourd’hui que deux Mondrian, bien moins que les grands musées allemands, américains ou néerlandais.

Beaubourg, ouvert en 1977, aura mis trente-trois ans pour exposer Mondrian. C’est long. Encore l’accueil est-il surprenant. Le projet d’une monographie proposé par Brigitte Léal, directrice adjointe des collections, s’est trouvé coïncider avec celui d’une exposition du groupe De Stijl, proposée par Frédéric Migayrou, lui aussi directeur adjoint, spécialisé dans l’architecture. Or, De Stijl a été fondé entre 1916 et 1917 par des peintres – Van Doesburg, Van der Leck, Vantongerloo – et des architectes – Oud, Wils -, tous très influencés par la géométrie qui était en train de prendre possession de l’oeuvre de Mondrian. Celui-ci figure dans le premier numéro de la revue De Stijl en 1917 – il a rompu avec le groupe en 1924. Les deux commissaires ont donc été priés de fusionner leurs projets. Cette décision, du point de vue de l’histoire de l’art et des idées, est logique. Elle réunit l’initiateur et les disciples, la cause et ses conséquences.

Dans les faits, elle donne naissance à une exposition bizarrement siamoise dont le parcours n’est pas simple, alors que les idées et les oeuvres en cause ne le sont pas plus. Elle a un mérite incontestable : son exceptionnelle richesse. La Haye, Otterlo, New York, Philadelphie et d’autres musées ont consenti des prêts inespérés et l’ensemble des Mondrian ainsi constitué n’est affecté d’aucune lacune grave, même si la dernière période, celle des séjours de l’artiste à Londres puis à New York où il est mort, est moins bien représentée que ses débuts entre postimpressionnisme et symbolisme et, surtout les années 1910 et 1920, celles du passage à travers le cubisme et de la genèse de son abstraction.

Pour ces décennies décisives, le travail est parfait. On voit Mondrian alléger de toile en toile le cubisme qu’il reçoit de Picasso et de Braque, amenuiser les références graphiques au réel jusqu’à n’admettre que quelques signes en deux ou trois traits noirs. Puis ces traits se disjoignent. Ne demeurent que des segments flottants parmi des touches d’ocre ou de gris obliques ou horizontales. A leur tour, celles-ci perdent de leur densité, mincissent, se rangent en quadrilatères légèrement irréguliers, puis en carrés. Vers 1920, les premières grilles de lignes se coupent à angles droits, enfermant des carrés et des rectangles monochromes de rouge, jaune ou bleu. Ce premier mouvement est admirable – et il est admirablement exposé ici. Celui qui le suit l’est tout autant. Ayant défini une grammaire picturale, dénommée néoplasticisme, Mondrian ne l’applique pas pour autant à la façon d’un système définitif. Il la soumet au jeu des variations. Il la pousse à l’extrême du minimal – à peine un triangle de couleur et deux lignes se croisant. Ou l’attire vers des constructions complexes où les lignes ne vont pas jusqu’au bord de la toile, suggérant l’interruption et le vide, alors que les couleurs passent par des nuances d’intensité presque imperceptibles – mais réelles. Chaque toile est une expérience dont l’équilibre, l’harmonie et l’espace sont les enjeux.

Esprit porté à la religion et l’ésotérisme théosophique, Mondrian a de son art une conception idéaliste. L’oeuvre doit être une perfection réalisée, perfection visuelle et conceptuelle. Sa peinture, comme son atelier de la rue du Départ, sont des zones de silence céleste et de pleine clarté. Le paradoxe de De Stijl est d’avoir voulu déduire de ces principes un style pour des maisons, des immeubles, des intérieurs, des villes. Aussi, le parcours fait-il basculer, non sans une certaine brutalité, cet art philosophique vers des applications qui se veulent pratiques. Cette deuxième partie est tout aussi riche que la première. Elle rappelle que Théo Van Doesburg et Bart Van der Leck ont une oeuvre picturale qui ne se réduit pas à l’imitation de Mondrian, bien qu’elle ne se comprenne pas sans lui. Elle met en évidence les expériences de Van Doesburg qui, intrigué par les théories de la physique et des mathématiques, a tenté de les suivre du côté de la quatrième dimension. La section consacrée à ses Tesseracts – cubes dans un espace à 4 dimensions – demande au visiteur une attention soutenue, mais, s’il n’en sort pas convaincu, il perçoit du moins combien l’exigence scientifique était puissante dans ce mouvement artistique.

De ces spéculations abstraites sont issus dessins et maquettes d’architectures et d’ameublements. Ceux qui y travaillent dans les années 1920 sont convaincus de créer le style nouveau d’un monde nouveau, rationnel et absolument moderne. En 1925, Frederick Kiesler imagine sa City in Space, entre technique et science-fiction. En 1930, Vantongerloo conçoit la Ville gratte-ciel et Oud des projets de logements. Plans et élévations sont d’une pureté de lignes impeccable. Ces idées magnifiques, mêlées à celles de Le Corbusier et du Bauhaus, ont cependant donné naissance, après 1945, au style international et anonyme de la tour et de la barre qui enferme les hommes dans un ordre orthogonal et inhumain. On ne peut tout à fait l’oublier devant les beaux projets utopiques de De Stijl.

Philippe Dagen / Le Monde.fr / 02-12-10

——————————————————————————–
« Mondrian/De Stijl », Centre Pompidou, Paris 4e. Jusqu’au 21 mars 2011.
Du mercredi au lundi de 11 heures à 22 heures, jeudi jusqu’à 23 heures. De 8 € à 12 €. Jusqu’au 21 mars. Catalogues : « Mondrian », 360 p., 49,90 € et « De Stijl », 320 p., 49,90 €, Editions Centre Pompidou. Sur le Web : Centrepompidou.fr.

Art contemporain: l’Italie de Berlusconi en pleine forme

22 Nov

Malgré le marasme berlusconien, la jeune scène artistique affiche une vitalité étonnante. Chronique d’un paradoxe.

« Tous les matins, quand j’écoute les informations ou quand je lis les journaux, ça ressemble à un mauvais rêve. A Milan où je vis, il y a tous les soirs, à partir de 23h30, un couvre-feu militaire, soi-disant à cause de l’immigration. Tout va mal en Italie. Mon seul espoir, c’est d’avoir le moyen de repartir à l’étranger. »

Rencontré sur la foire d’art de Turin Artissima, où il a été invité à concevoir une exposition sur la littérature, Vincenzo Latronico, écrivain de 26 ans, se montre à la fois brillant, bouillonnant d’idées et très désenchanté. Son premier roman, écrit à 24 ans, Ginnastica e rivoluzione, dressait le portrait de sa génération, à la fois dégoûtée du berlusconisme et sans plus aucune illusion politique : « La scène se passe en 2001, un peu avant le G8 de Gênes. Un petit groupe d’étudiants italiens politisés s’est échappé à Paris, la ville de Mai 68, pour préparer la manifestation anti-G8. Mais enlisé dans leurs déboires amoureux, dans leurs discussions interminables, leur motivation s’effrite et le roman se termine sans qu’on sache s’ils iront ou non manifester à Gênes. » Cet état d’esprit est commun à de nombreux jeunes artistes que l’on classe parfois dans la « non-scène » italienne. Souvent dispersés à travers le monde, installés à Berlin, New York, Paris ou Amsterdam, obligés de quitter un pays dont la culture manque de structures, de moyens, de musées et d’aides à la création contemporaine, refoulés par une université fermée et élitiste, enfin, minés par la politique droitière du gouvernement.

« La droite populiste mène une campagne très dure contre les droits civiques, contre les revendications féministes, contre l’immigration, souligne Alessandro Rabottini, jeune curateur du centre d’art de Bergame. Elle s’en prend aussi à l’art contemporain qu’elle accuse d’être incompréhensible et déconnecté des « vrais » besoins des gens. La nomination de quelqu’un comme Vittorio Sgarbi (critique d’art mais surtout homme politique proche de Berlusconi et membre un temps de Forza Italia – ndlr) au poste de curateur du pavillon italien à la prochaine biennale de Venise relève de cette logique. C’est une honte pour l’Italie. »

Paradoxe à l’italienne : en plein marasme, cette diaspora se retrouve aujourd’hui au coeur du nouveau paysage international de l’art contemporain. A l’image de la revue Kaleidoscope, gratuite et indépendante, italienne mais intégralement publiée en anglais, diffusée dans tout le monde de l’art, et qui s’est imposée en deux années à peine comme une plate-forme de la jeune scène internationale.

Une nouvelle génération arrive

Maisons d’édition, galeries, critiques d’art et une flopée de commissaires d’exposition : à tous les étages, une nouvelle génération, faite de connexions internationales, de stratégies individuelles mais aussi de solidarité effective, émerge et semble avancer tout ensemble. « La force de cette génération, c’est qu’elle n’est pas seulement italienne », commente le curateur Francesco Manacorda, installé à Londres depuis 2001 et devenu depuis cette année le jeune directeur de la foire d’art de Turin, Artissima. Jeune, pointue, prospective, sérieuse comme toute cette scène artistique aujourd’hui, la foire s’avère plus poussive cette année du côté des affaires : « La crise économique a débarqué un peu plus tard en Italie, commente Manacorda, mais elle est lente et profonde. »

.Malgré le marasme berlusconien, la jeune scène artistique affiche une vitalité étonnante. Chronique d’un paradoxe.
A côté des stands des galeries, et donc hors-commerce, le directeur d’Artissima a fait installer une immense architecture tout en matériaux recyclés pour accueillir des expositions sur la danse, le cinéma ou la littérature : « C’est un musée éphémère et un peu rêvé, ouvert à toutes les disciplines et à leur mélange comme il n’en existe pas en Italie. » De quoi donner l’exemple.

« En vérité, la situation a contraint les artistes italiens à adopter la stratégie du « Do it yourself », commente Andrea Villani, le récent directeur de la Galleria Civica di Trento, l’une des rares institutions à parier sur l’art contemporain. Mais déjà dans les années 1980-1990, on a vu se développer des modèles d’autogestion alternatifs pour compenser le manque de structures. »Alessandro Rabottini souligne que « l’initiative de la plupart des projets ambitieux et défricheurs vient de professionnels un peu singuliers mais jamais de l’Etat. Cette créativité individuelle représente d’ailleurs notre meilleur et pire avantage ».

Comme plus personne n’attend rien de l’Etat, la cartographie des lieux d’art s’est décentrée et clairsemée : à Milan, les galeries privées les plus intéressantes ; à Turin, les institutions publiques ; à Rome, les fondations privées les plus fringantes (la Fondazione Giuliani et la Nomas Foundation) ; à de petites villes comme Bergame, Trente ou Modène, les espaces dédiés à des expos plus expérimentales et plus sophistiquées.

Un refus de la fête et du spectaculaire

Reste une autre particularité de la jeune scène artistique à laquelle le Magasin, à Grenoble, offre une pleine exposition : son goût marqué pour un art qui refuse résolument la fête et le spectaculaire. Tout cela a émergé avec la crise économique de 2008. Il faut dire qu’après vingt ans de téléthéo-gérontocratie berlusconienne et d’échecs politiques de la gauche, ces artistes semblent avoir pris le large, dans leurs vies comme dans leurs oeuvres. S’il faut chercher une dimension politique à leurs travaux, forts d’un repli sur soi et d’un réel intellectualisme, profondément influencés par le cinéma et l’esprit de Pasolini, c’est de manière éloignée, indirecte, à travers des attitudes et des formes plus subtiles que littérales. Comme ce bloc de confettis blancs posé à même le sol du Magasin par l’excellente Lara Favaretto : bloc dur et compact mais qui s’effrite avec le temps. Pas de miracle à l’italienne, pas de carnaval de Venise à attendre d’une pièce résolument froide.

Pendant ce temps, un artiste plane au-dessus de l’Italie de tout son génie indécent : Maurizio Cattelan. En partant à New York très tôt, en jouant avec le marché de l’art de manière effrontée et quasi cynique, le plus intrépide des artistes italiens a donné l’exemple aux jeunes générations : fini le temps des groupes, place aux stratégies individuelles.

Un salut romain… auquel il ne reste plus qu’un doigt

Mais il est bien difficile de se placer sous sa tutelle, et l’on comprend que derrière lui les artistes explorent d’autres voies qu’un art aussi provocant et spectaculaire. Sa dernière frasque, énorme, a encore fourni l’occasion d’un intense débat public. Cattelan a placé devant la Bourse de Milan la sculpture d’une immense main qui fait le salut romain. Mais les doigts sont coupés : il ne reste plus que le majeur au milieu de la main, tel un énorme  » fuck » adressé aux traders milanais. A moins que l’oeuvre ne dise au contraire à quel point la Bourse nous la met tous bien profond.

Scandalisé, le directeur de la Bourse de Milan a demandé au maire le retrait de cette sculpture éphémère. Cattelan a proposé de l’offrir à la ville si la statue restait en place. Un cadeau empoisonné d’un million d’euros mais qui ne se refuse pas. Cattelan use de son pouvoir d’artiste et de sa valeur marchande pour imposer durablement sa sculpture prodigieusement infamante et critique dans l’espace public. Bravissimo

Exposition Sindrome italiana jusqu’au 2 janvier 2011, au Magasin de Grenoble.

Jean-Max Colard et Judicaël Lavrador – LES INROCKS.COM 22/11/2010 | Crédits photo: « Crippled hand », de Maurizio Cattelan, devant la Bourse de Milan. (Reuters/Stefano Rellandini)

%d blogueurs aiment cette page :