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CRIS D’EGYPTE : Le blog d’un Caïrote qui suit l’insurrection au jour le jour

28 Jan

Un observateur Caïrote suit sur un nouveau blog l’insurrection de la rue Egyptienne, work in progress d’une Révolution espérée. Cris d’Egypte.

Le Caire, 26 janvier 2011. Deuxième jour de protestation en Egypte après l’appel diffusé sur Internet, et relayé par quelques rares journaux imprimés comme Al Masry Al Youm ou Al Shorouk. Jusqu’au 25, nul ne savait ce qui se passerait et l’on plaisantait au sujet de cette révolution annoncée à force de blague. Et tu fais quoi demain? Ah, demain, j’ai révolution. Mais la blague n’en était pas une. Nous sommes descendus dans la rue et l’avons prise. C’était si simple. Pourquoi avoir attendu si longtemps.

L’intimidation policière et la peur de mourir torturé conduisent à la paralysie. Ça aussi, c’est simple à comprendre et c’est cela que nous crions. Nous vivons depuis trente ans dans la terreur et dans le mensonge. L’Egyptien est souriant, hospitalier, paisible et blagueur. Pardon, lecteur. C’était un mensonge. Nous vivons la peur au ventre. Peur de déplaire. Peur de crever de faim. Peur de dire un mot de travers et d’être violés, battus, humiliés, dans un poste de police ou dans la rue devant nos familles et nos voisins. Non, lecteur, l’Egypte n’est pas le seul pays modéré du Moyen Orient, c’est une didacture des plus sophistiquées, des plus fines, des plus adroites et des plus vicieuses. Son talent le plus abject? Contrôler l’information et contrôler ce que vous, à l’extérieur, pensez d’elle. Le véritable talent de l’Egypte, c’est celui d’une maîtrise insensée du filtrage de l’information, de la désinformation, de la création d’image, de l’isolement de tout événement susceptible de faire boule de neige. Le courage est viral, dit-on, alors la dictature s’est munie d’un antidote efficace, le contrôle total de la société. De source officielle, les forces de sécurité et de renseignement égyptiens comptent 1,500,000 personnes. À eux seuls, ils représentent près de 2% de la population.

Scoop. La manifestation du 25 janvier 2011 n’est pas la première. Des manifestations, il y en a presque chaque jour et depuis des années. 2005, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010, 2011. Partout le peuple a crié sa colère dans le noir absolu de la désinformation. En mai 2008, à Mahallah, une ville de province célèbre pour son industrie textile, des milliers de travailleurs sans salaire avaient pris possession de leurs usines, de la rue, fait reculer les camions anti-émeute et déboulonné un portrait géant d’Hosni Moubarak. En Egypte, les personnes à avoir vu ces images ne rempliraient pas le Gaumont-Opéra. Pendant les événements, et pour contrôler les fuites d’information, des policiers physionomistes étaient postés dans les trains et vérifiaient un à un les passagers en destination de Mahallah afin d’arrêter les journalistes et les blogueurs. Challiss McDonough, de Voice of America, était de ceux-là.

Au bénéfice de sa propre sécurité, le régime de Moubarak ne laisse rien au hasard. L’Etat alloue 15 milliards de livres égyptiennes (2 milliards d’euros) à l’Intérieur contre 4.5 milliards (640 millions d’euros) pour l’éducation et 5 milliards pour la santé (710 millions d’euros). Contrôler l’information, donc, à tout prix. Arrêter. Battre. Tuer. Divertir.

Depuis le 25 janvier, les chaînes de télévision nationales diffusent des clips, des feuilletons et des émissions Ô combien essentielles sur les plantes rares tropicales. Au vingt heures, elles diffusent —enfin!— des images des émeutes… libanaises, comme de bien entendu. A ce jour, l’accès à Internet par ligne fixe est presque stable, mais le réseau Internet mobile l’est beaucoup moins. L’accès à Twitter a été bloqué le 25 janvier, puis rétabli le 26 vers 23h00. Le 26 janvier, Facebook a été bloqué dans la journée puis rétabli. Sur ordre du ministère de l’Intérieur, les relais de téléphonie Mobinil et Vodafone sont immédiatement bloqués dans les zones sensibles, c’est-à-dire là où l’on manifeste.

Mais qui manifeste et qui a appelé à manifester? Les Frères Musulmans? Les intégristes? Balivernes et triple balivernes! Agiter l’épouvantail de l’islamisme fut la sinistre stratégie du régime en place pour justifier sa dictature trentenaire aux yeux du monde entier. Que l’on cesse, par pitié et par respect pour ceux qui payent de leur pain quotidien et de leur vie, de soutenir ce mensonge usé jusqu’à la moelle. Ceux qui manifestent, ce sont des Egyptiens libres, excédés, unis, manipulés par personne, petits, grands, musulmans, chrétiens, athées, riches et pauvres. Cette unité, les slogans que je vous traduirai dans un autre billet en témoignent avec vigueur, gaieté, humour et poésie.

Mais il est difficile, donc, de communiquer, de coordonner, de s’informer les uns les autres, de faire savoir où nous sommes, combien nous sommes. Vous qui êtes à l’extérieur, en savez parfois plus que nous. Dans ces Cris d’Egypte, je vous dirai ce que je vois et lirai vos commentaires pour informer mes compatriotes sur ce qu’on nous empêche de voir.

Il est 23h10 heure locale. Il y a une heure la place de Talaat Harb (centre ville), a été plongée dans le noir. Quand la police coupe le courant, c’est qu’elle s’apprête à tirer sur la foule.

La suite bientôt.

Photo © Reuters

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EXPO : Les mots magiques des Egyptiens pour l’éternité

12 Nov

C’est une grande première. Une exposition inédite par la fragilité des documents jamais montrés et par leur quantité. Il s’agit de ce qu’il est convenu d’appeler le Livre de la mort de l’ancienne Egypte, des métrages de rouleaux de papyrus ayant souvent plus de 3 000 ans et en parfait état. La plupart de ces manuscrits millénaires proviennent du British Museum, qui en conserve le plus grand nombre et les présente à Londres, jusqu’au 6 mars 2011, dans la rotonde de sa bibliothèque.

Déposés dans les sarcophages, aux côtés des momies, à l’abri de la lumière et dans l’air sec du désert, ces textes sacrés qui accompagnent le voyage dans l’au-delà, souvent richement illustrés, ont conservé toute leur fraîcheur. Les couleurs ont gardé l’éclat d’origine, les blancs, rouges, bleus, bruns, leur densité. Les hiéroglyphes ont la régularité du trait au carbone des scribes de haut vol.

Cette précieuse BD sur papyrus apparaît au XVIIe siècle avant J.-C., sorte d’antisèche du défunt qui contient les formules magiques à connaître pour s’assurer de la vie éternelle. Jusque-là, elles étaient peintes sur les coffres de bois des cercueils, gravées sur les stèles de pierre, écrites sur les bandelettes des momies, recouvraient les murs des tombeaux des pharaons et des dignitaires de la vallée des Morts en Haute-Egypte.

«  »Le Livre de la mort » est un guide pour le nouveau monde, indique John H. Taylor, conservateur au British Museum et commissaire de l’exposition. Nous avons cherché à recréer, pour le visiteur, le voyage qui conduit le défunt jusqu’à l’entrée du paradis.Les Egyptiens croient que l’esprit du mort, libéré, voyage vers une nouvelle vie, une vie future. »

De la même manière que le soleil disparaît pour renaître à l’aube, que la fleur meurt en hiver pour s’épanouir à nouveau au printemps, que le Nil est en crue chaque année, l’Egyptien est convaincu que l’homme, partie du cosmos, a lui aussi accès au cycle éternel. Après sa mort, le défunt entreprend un périlleux voyage au royaume des dieux. Il doit exécuter de complexes rituels, résister aux bêtes féroces, répondre aux questions pièges et connaître quantité de formules magiques pour atteindre l’Eden. Le Livre de la mort est une compilation de paroles sacrées pour toutes circonstances.

La réussite du voyage céleste reste une question d’argent. « Si vous êtes riche, et détenez ce livre, c’est plus facile et plus rapide, vous connaissez votre texte et ce qu’il faut dire », convient John H. Taylor. Le plus long rouleau connu, de 37 mètres, exposé pour la première fois, est celui de Nesitanebisheru, fille du grand prêtre d’Amun (990-969 av. J.-C.), une des femmes les plus importantes d’Egypte. Il provient des tombeaux royaux de Deir El-Bahari.

Le plus richement illustré est celui d’Ani (1275 av. J.-C.), scribe du pharaon. Il relate la pesée du coeur par le tribunal céleste, qui sera déterminante. Anubis, dieu à tête de chacal, ajuste la plume qui fait contrepoids. Le « bâ », l’esprit d’Ani, oiseau à tête humaine, surveille la scène. La balance doit être en équilibre pour prouver la pureté du coeur. Ce jugement marque la fin de l’existence d’Ani et le commencement de sa vie future.

La muséographie met en scène les étapes successives imposées au défunt, depuis sa mort jusqu’au « Champ de roseaux », paradis de l’Egyptien. Dans la pénombre des salles, objets et textes racontent par le menu la momification. Jusqu’à l’image scannée d’une momie dont on constate qu’elle a gardé sur elle tous ses bijoux et gris-gris. On suit la mise au tombeau, la libération du bâ, la réouverture de la bouche, des yeux, du nez du défunt préparé pour l’expédition au royaume des dieux.

La momie de Katebet (1300-1275 av. J.-C.) est là, intacte, dans son tombeau reconstitué, à côté des quatre jarres qui renferment ses entrailles. Elle est emmitouflée dans ses bandelettes de coton, les bras croisés ; son masque d’or a la beauté régulière de son visage. Le scarabée noir, porté en amulette pour son voyage dans l’au-delà, est le symbole de l’éternité.

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« Ancient Egyptian Book of the Dead ». British Museum, Great Russell Street, Londres WC1B 3DG. Jusqu’au 6 mars 2011. De 10 heures à 17 h 30 ; jusqu’à 20 h 30 les jeudis et vendredis. 12 £ ; entrée libre jusqu’à 16 ans. Catalogue, éd. The British Museum, 320 p., 30 £. Sur le Web : Britishmuseum.org.

Florence Evin
le Monde – Article paru dans l’édition du 09.11.10

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