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65e FESTIVAL D’AVIGNON : Entretien avec Romeo Castellucci

15 Juin

Le Choix de L’Esprit : Romeo Castellucci présentera à Avignon la première française de son nouveau spectacle, Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu). Entretien avec le metteur-en-scène :

Vous renoncez à montrer Le Voile noir du pasteur à Avignon…
Romeo Castellucci :
On a besoin de plus de temps pour achever ce spectacle. Nous ne sommes pas prêts et nous avons reporté toutes ses représentations. Mais les deux spectacles sont liés et font partie d’un même projet cohérent, dont le sujet est le visage. Sur le concept du visage du fils de Dieu est le premier volet de ce projet.

Quelle est la place du visage du Christ dans ce spectacle ?
R. C.
: Le fils de Dieu est, quant au visage, une référence qui traverse l’histoire de l’art : c’est par cette représentation que se fixe la mémoire du visage en Occident. En fond de scène, on a placé un grand portrait de Jésus tiré d’un tableau d’Antonello de Messine. Ce portrait gigantesque est une sorte de lumière qui éclaire le reste de la scène, composée d’un volume reproduisant le salon d’une simple maison. Dans cette ambiance domestique, se tiennent un vieux père et son fils. Il s’agit plutôt d’une action que d’une narration, une action de pitié du fils pour le père. Le père est totalement faible, âgé, malade, il ne contrôle plus son intestin. Tout se déroule entre le père et le fils et seuls les deux comédiens sont visibles même si d’autres présences cachées se devinent derrière le portrait du fond de scène. Il est difficile de vraiment expliquer la chose a priori…

Pourquoi ?
R. C. : Tout simplement parce que je ne suis pas un professeur qui donne une leçon ! C’est le devoir et la tâche du spectateur de comprendre. Sur le thème qu’explore le spectacle, on peut penser beaucoup de choses, mais, moi, ma réponse, c’est le spectacle ! Ce que je peux dire, seulement, c’est que c’est un spectacle que je sens très fort. Nous l’avons déjà joué en Italie et ailleurs, et, partout, la réaction du public a été très forte, très étonnante. C’est un spectacle qui parle au cœur du spectateur. Le père est incontinent, on voit ses excréments sur scène. Cette histoire vraiment humaine, inscrite dans le destin du corps, est une histoire que connaissent beaucoup de familles. C’est quelque chose de très réel et pas du tout provocateur. Aussi parce que, fondamentalement, c’est une histoire d’amour entre le fils et le père. Jésus éclaire cette histoire et cette situation dans la mesure où il a été lui-même disponible à cette humiliation. Et tout le monde peut être touché par cette histoire très commune.

« Le spectacle touche le corps du spectateur. »
Vous affirmez souvent, à cet égard, que le spectateur est central dans vos spectacles.
R. C.
: Il a la plus grande importance pour moi. Le noyau fondamental du spectacle, c’est le corps et le cœur du spectateur. Le spectacle touche le corps du spectateur. Le théâtre est un langage qui implique le corps, mais il n’est pas évident que ce corps soit d’abord celui de l’acteur : je crois que c’est plutôt le corps du spectateur. Il faut impliquer le pouvoir de création chez le spectateur. On doit imaginer le spectateur comme quelqu’un qui donne de la vie à l’action avec son propre vécu. C’est à travers ce vécu qu’on peut imaginer le théâtre comme quelque chose de vivant. Il faut que le spectateur soit part active de ce rapport. C’est pour cela que, pour moi, c’est important : je ne considère pas le spectateur comme jugement mais comme forme créatrice. Ainsi, à un moment du spectacle, le portrait de Jésus s’obscurcit et un trou noir remplace le visage : ce noir devient un miroir qui renvoie tous les visages des spectateurs.

Ce spectacle placé sous le regard de Jésus suppose-t-il un point de vue catholique ?
R. C. :
C’est un niveau de lecture mais ce n’est pas le seul. Il n’est pas nécessaire de penser en ces termes. Je préfèrerais d’ailleurs le mot chrétien au mot catholique, et même : la thématique abordée n’est pas tant chrétienne que théologique. Le rapport au père se retrouve dans la culture juive, dans l’Islam. Il y a aussi des pères dans l’Ancien Testament et ce n’est pas forcément une métaphore chrétienne ! Cela dit, se contenter d’une seule clé serait injurieux. On peut aussi proposer une lecture psychanalytique, politique ou métaphysique. Il faut être disponible à tous les niveaux de lecture : on est devant les multiples facettes d’un même prisme.

Propos recueillis par Catherine Robert / La Terrasse

Festival d’Avignon. Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu), spectacle de Romeo Castellucci (Socìetas Raffaello Sanzio). Opéra-Théâtre, du 20 au 26 juillet 2011. Tél : 04 90 14 14.

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FESTIVAL D’AVIGNON : Focus sur le beau cadavre de Vincent Macaigne

11 Juin


Notre choix : Au moins j’aurai laissé un beau cadavre de Vincent Macaigne. Du 9 au 19 juillet (relâche le 14) au Cloître des Carmes.

Vincent Macaigne est actuellement au Cloître des Carmes, en pleine répétition de sa pièce « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » créée pour le prochain Festival d’Avignon. Vibrionnant, le jeune metteur en scène promet une vision iconoclaste et délirante du Hamlet, revisité avec toute la fougue et l’inventivité qu’on lui connaît. Présentation :

Vincent Macaigne se veut vivant, aujourd’hui, à tout prix. Vivant pour lutter contre la gratuité des actes qui surfent sur les modes d’un jour et sur le consensus mou qui nous englue dans l’acceptation de l’inacceptable. En choisissant de travailler sur l’Hamlet de Shakespeare, mais aussi sur celui du conte original présent dans une chronique danoise du XIIIe siècle, il tente de pénétrer les mystères de cette figure mythique en établissant un dialogue sans a priori avec ce jeune prince, considéré ici comme un artiste désireux d’agir sur le monde. Pas de brumes romantiques, pas de spectre mystérieux, pas de folie envahissante comme seule clé de compréhension du personnage d’Hamlet.

Pour le jeune metteur en scène, la complexité de l’oeuvre et du héros ne doit aucunement être effacée, dissimulée, ni même réduite à quelques monologues célèbres. C’est donc la chair, plus que la représentation des idées et des intentions, qui sera présente sur le plateau du Cloître des Carmes, la chair souffrante qui engendre le geste violent de celui qui va jusqu’au sacrifice de lui-même. Le grotesque de situations exagérées y aura également sa place, puisque ce grotesque est emprunt d’innocence et de vérité.

Revendiquant sa liberté d’artiste pour construire sa propre vision d’Hamlet, empruntant à tous les auteurs rencontrés au fil de ses lectures, Vincent Macaigne compose, avec ses acteurs, un grand poème dramatique où chaque phrase doit s’entendre dans sa plénitude, dans sa force, mais aussi dans ses conséquences. Les mots, proférés plus que prononcés, sont des armes tranchantes qui doivent atteindre profondément ceux qui les entendent.

Car il ne s’agit pas de divertir, mais de rendre compte d’un état de colère. La colère des enfants qui subissent l’héritage de leurs aïeux, le courroux de ceux qui redoutent l’âge adulte qu’ils pressentent comme celui de la trahison des engagements et des rêves. Partagé entre espoir et désespoir, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre est une nouvelle fable, brutale et impolie, derrière laquelle point un pamphlet bienvenu, questionnement sans complaisance sur l’état de l’art théâtral en ce début du XXIe siècle.

C’est dans les prémisses du XVIIe siècle que Shakespeare (1564-1616) écrit et met en scène La Tragédie d’Hamlet, prince du Danemark. Il s’inspire pour cela d’un texte de François de Belleforest publié en 1576, lui-même nourri d’une chronique danoise du XIIIe siècle, La Gesta Danorum, due au moine écrivain Saxo Grammaticus. C’est sans doute la pièce la plus mystérieuse du génial dramaturge anglais et, depuis le début du XIXe siècle, la plus jouée.

Jean-François Perrier

CYRIL TESTE / RESET : La mémoire de l’Art

2 Avr

Cyril Teste donnait son Reset sur le plateau de la Scène Nationale de Cavaillon. Une oeuvre étrange, construite comme une effraction dans les connections de nos cerveaux. Un palimpseste que l’effacement conduit, métaphore formelle d’un récit de l’amnésie.

Ainsi paradoxalement, ce poème visuel qui s’est donné comme sujet la perte -d’identité, de repères, de mémoire- fait-il résurger tout un pan de la mémoire de nos images collectives. Un travail de mise à jour que l’Art contemporain s’obsède à opérer depuis les années 80, avec ses artistes de la photographie « mise-en-scène » (tiens !) et autres vidéo-intallateurs…

Bien sûr que Cyril Teste a beaucoup regardé ces artistes qui oeuvrent dans l’infra-mince de l’interstice, entre réalité et arrangement, entre fiction et non-fiction. Des photographes comme Jeff Wall ou Karen Knorr ont exploré ces territoires où le réel est recomposé en artefact du réel, plus criant de vérité encore que la banale évidence d’un monde désormais trop « joué » d’avance.

En faisant émerger cet archétype du monde intérieur, puisant dans l’inconscient et la typologie du rêve, le metteur-en-scène produit un objet hybride, un « théâtre d’ombre » qui glisse doucement sur une pente sensible. En ce sens, le choix d’une esthétique résolument cinématographique, avec ses champs/contrechamps, ses panoramiques et ses travellings opérés par la scénographie en mouvement, est-il raccord avec son objet.

On pense bien sûr à David Lynch, qui sait si bien déplacer les cadres, brouiller les séquences et habiter les passages. On y pense d’autant pour cette atmosphère si particulière de Reset, récit en suspension, en apesanteur, dont émergent quelques bribes vite emportées, un éclat de voix ou un ballon qui roule. Ectoplasmique.

Ce jeu d’apparitions, au sens fort du terme, façonne le récit qui s’étire dans un temps suspendu. Le cadre dans le cadre du dispositif scénographique -une boite blanche, évocation implicite ou explicite du « white cube » de l’art contemporain- est un plateau scénique dans le plateau, qui nous signifie la mise en abîme. En se déplaçant en permanence, comme l’objectif d’une caméra, ce dispositif est un acteur à part entière, qui participe à la narration à la manière du récitant de la scène antique. Il nous donne à voir les angles multiples de ce qui se joue, opérant travellings et focus, cadrages et décadrages. Un ballet cinématographique qui ne néglige pas les hors-champs, que Cyril Teste sait utiliser.

Les acteurs alors ne sont plus que les fantômes d’un récit qui leur échappe, tout comme le réel leur échappe. Errant dans ces tableaux à peine évoqués, effleurés même, ils glissent doucement d’un cadre à l’autre, d’une narration à l’autre, éperdument seuls. Le travail remarquable du son -voix off, nappes sonores organiques- enrobe le récit flottant d’un surcroît de distance, un halo d’étrangeté directement connecté à nos vortex.

Une maîtrise de l’espace, des images et du mouvement qui n’exclue pas cependant quelques interrogations. Si Cyril Teste réussit avec virtuosité ce poème onirique, le piège réside peut-être dans le lissage esthétique absolu, certes nécessaire au déploiement du récit, mais dont la perfection formelle même peut s’avérer mortelle. Un piège que le metteur-en-scène a pour l’instant évité, en retenant son objet toujours sur le fil, borderline. Suspendu, en somme.

Reste que Reset est une oeuvre à la beauté formelle certaine, qui se joue des territoires formatés de l’art avec brio et un sens affûté de l’introspection. Une séquence mémorielle qui vient puiser dans nos angoisses et nos mal-êtres pour nous hanter durablement. En ce sens, elle nous oblige.

Marc Roudier

Reset de Cyril Teste,s’est joué vendredi 1er avril à la Scène Nationale de Cavaillon.
Cyril Teste sera présent pour la 65e édition du Festival d’Avignon avec une création « Sun », donnée du 7 au 13 juillet à Benoît XII. A retenir.

VINCENT MACAIGNE : L’ Idiot vu de dos (extrait)

28 Mar


Invité de la 65e édition du Festival d’Avignon pour une création d’après Hamlet, sobrement intitulée « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre », qu’il répétera et présentera au Cloître des Carmes, le turbulent Vincent Macaigne ici pour un extrait vidéo de l’Idiot… Un avant goût de la fureur toute shakespearienne du metteur en scène. « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre » du 9 au 19 juillet prochains.

FESTIVAL D’AVIGNON 2011 : Ce qui nous fait envie de son programme

24 Mar

Ce mercredi 24 mars, l’équipe du Festival présentait l’avant-programme de la manifestation, avec semble t-il quelques innovations dans les propositions « parallèles », comme cette séquence « Poster » voulue par l’artiste invité de cette 65e édition, le chorégraphe Boris Charmatz. En voici une petite pré-sélection tout à fait subjective :

L’excellente nouvelle, comme nous vous l’avions annoncé, est bien évidemment le retour de Romeo Castellucci ( à l’origine pour un diptyque, qui jusqu’à présent portait le nom de code de « J », et désormais pour une seule oeuvre). « Sul concetto di volto nel figlio di dio », créée fin 2010, sera jouée pour la première fois en France du 20 au 26 juillet, à l’Opéra-Théâtre. On aime Castellucci.

Autre grand moment, l’invitation faite à Angelica Liddell, cette performeuse madrilène dont nous avions particulièrement apprécié sa « Casa de la fuerza » ovationnée l’an passé au Cloître des Carmes. Elle nous revient avec une création attendue, « Maldito sea el hombre que confia en el hombre », un titre de circonstance en ces moments fiévreux… Ce sera du 8 au 13 juillet à la salle de Montfavet et il ne faudra pas la rater.

Belle perspective également que cette invitation au remuant, furieux même Vincent Macaigne, pour une création qu’il répètera in situ au Cloître des Carmes, adaptation du Hamlet fort joliment nommée « Au moins j’aurai laissé un beau cadavre ». Elle se donnera au même Cloître du 9 au 19 juillet (relâche le 14). Indispensable.

Wajdi Mouawad est de retour lui-aussi. Tant mieux. Nous irons découvrir son triptyque « Des femmes », librement inspiré des héroines de Sophocle, à la Carrière Boulbon, du 20 au 25 juillet… Même si la polémique qu’il a suscitée autour de l’affaire Trintignant n’était pas du meilleur goût, franchement. D’ailleurs, il semble qu’une partie de la troupe d’origine ait déserté la distribution à la suite de ce mauvais coup de com…

Guy Cassiers sera de la partie également. On pourra donc apprécier sa créa 2011 en néerlandais surtitré dans la Cour d’Honneur. « Sang et roses, le chant de Jeanne et Gilles », d’après les vies sanglantes de Gilles de Rais et Jeanne d’Arc, donc, sera donné du 22 au 26 juillet. Autre proposition intéressante, le « Sun » de Cyril Teste, création 2011, sera joué à la Salle Benoit XII du 7 au 13 juillet. A voir sans doute.

Hommage sera rendu à Lucien Attoun et les 40 ans de son « Théâtre Ouvert » en la Chapelle des Pénitents blancs, où Jean-Pierre Vincent et ses confrères en notoriété confronteront des textes de jeunes auteurs à leur idée de la mise-en-scène. Du 8 au 24 juillet.

Dommage que Frédéric Fisbach ait avalisé la proposition que lui faisait l’équipe du Festival de recruter la désastreuse et insupportable Juliette Binoche aux côtés de l’exceptionnel Nicolas Bouchaud pour son adaptation du  » Mademoiselle Julie » de Strindberg… Nous n’irons pas voir pareille hérésie.

Pour la danse, signalons l’excellent Xavier Le Roy, dont nous vous avions déjà parlé, pour ses « Low pieces », création 2011, à découvrir au Gymnase Mistral du 19 au 25 juillet. Et bien sûr l’incontournable Anne Teresa de Keersmaeker, habituée du Festival, qui créera pour cette édition une oeuvre dans la Cour d’Honneur, du 16 au 19 juillet…

En revanche, céder à la démagogie qui consiste à produire dans la Cour qui plus est un « concert » d’Etienne Daho avec Jeanne Moreau, sous le prétexte d’une lecture de Genet, relève du plus parfait parisiannisme. Sans doute est-ce là une concession à quelque financeur public, chagriné par « l’élitisme » de la programmation… Mauvaise idée.

Bonne idée, par contre, que d’inviter le grand sculpteur Land-Art Richard Long, pour une installation à la Chapelle St Charles, fomentée par le Conseil Général de Vaucluse…

Enfin, n’oublions pas les riches heures que constituent les programmes « La 25e heure », « Sujets à Vif » ou encore « Poster », qui certainement amèneront leur lot de (bonnes) surprises et de découvertes…

MR / (article réactualisé le 15 juin)

COULISSES : En marge de cette conférence de presse qui fait habituellement événement pour la ville d’Avignon, tout le monde aura remarqué l’absence de Marie-José Roig, rappelons-le également déléguée nationale au spectacle vivant pour l’UMP ! Remplacée in-extremis par son adjoint Bissière, semble-il prévenu au dernier moment, et arrivé en retard à Benoit XII pour s’être présenté d’abord à l’Opéra… Sans commentaire.

Photo : la performeuse Angelica Liddell

François-Michel PESENTI en der de der avec « A SEC »

17 Fév


THEATRE

Avec « A sec », François-Michel Pesenti, de retour sur un plateau marseillais après 7 ans d’exportations, propose « de ne pas tuer les autres tout de suite, mais de patienter encore un peu »…

« François-Michel Pesenti, un artiste sans concession dont la démarche pourtant essentielle est trop peu vue à Marseille, bien qu’il soit implanté dans cette ville depuis 1984. » C’est ainsi que les équipes associées de la Friche Belle de Mai et du Merlan-scène nationale annoncent le « come-back » du patron du théâtre du Point aveugle plus d’un septennat après son controversé Jardin des délices, « décommandé » par le Festival de Marseille et présenté finalement dans le cadre du Festival Mimi, déjà à la Friche.

Pendant ce temps, Pesenti n’a pourtant pas chômé : une Phèdre de Racine en version trilingue (slovène, arabe et japonais pour des créations à Ljubjana, Zagreb, Damas ou Tokyo), un texte de Kleist et des variations autour de textes de Shakespeare, Tchékhov, Sophocle, Euripide ou Eschyle (Knock on heaven’s door, Sympathy for the devil…), toujours vers ces contrées orientales, ont semble-t-il rempli son agenda et comblé ses désirs théâtraux.

FM, pas en grandes ondes
« J’aurais aimé venir en France avec ces spectacles conçus à l’étranger, mais, conçus souvent avec des comédiens de troupes permanentes, parfois jusqu’à une vingtaine, c’était difficile, très coûteux », explique le metteur en scène. « Mon absence, au-delà des relations un peu « tendues » avec les institutions théâtrales de cette ville, s’explique surtout par des difficultés économiques de la compagnie, une accumulation de dettes qui mettait en danger le futur de l’équipe, d’autant que mes spectacles ne peuvent être montés que dans le cadre de coproductions, parce qu’ils ne sont pas facilement « distribuables ». »

Entendez : « FM » Pensenti n’est pas franchement prêt à se caler sur grandes ondes dans sa démarche artistique effectivement « sans concession » : « Ne vous méprenez pas : je suis plutôt un artiste qui fonctionne bien quand il s’agit de répondre à une « commande » ; en Slovénie, un de mes spectacles a raflé 5 prix à l’équivalent de nos Molières. La seule chose, c’est je ne veux pas passer tout mon temps à négocier, à parler de cofinancement ; je ne suis pas un vendeur de produit. » On pousse la logique : et si demain la Comédie Française vous demande de monter un Marivaux, c’est oui ? « J’ai fait une Fausse suivante pour le Deutsches theater de Berlin en 2001… Pas sûr que la Comédie Française m’appelle, mais si c’est le cas nous verrons », affiche-t-il dans un sourire mesuré.

Une chose est sûre : ce n’est pas avec A sec, opus qui sera créé demain à la Friche Belle de Mai (avant de nouvelles extraditions, en particulier au Japon, pour un Hamlet), que Pesenti deviendra mainstream. Et si le nom de Tchékhov apparaît encore sur le dossier de presse, « on a tellement caviardé dedans qu’il doit rester quelques « quelle heure est-il ? », tout au plus », coupe-t-il avec malice. Didier Da Silva est également mentionné, « avec deux beaux monologues, « Paradise lost », construits sur un concassage de paroles de chansons rock, et que l’on n’avait pas utilisé sur la précédente pièce. Je trouvais ça dommage… » Mais, même à la veille de la première, rien n’est figé concernant cette pièce placée sous l’égide de Deleuze et de sa notion d’« épuisement des possibles » développée au sujet de Beckett : « Je me suis réveillé ce matin avec la conviction qu’il fallait tout changer dans la deuxième partie… »

« La séduction, je m’en fous »
« Le principe, c’est d’être imprévisible ; le désir de travailler avec ces acteurs que je connais depuis longtemps -pour certains plus de 20 ans- n’implique pas qu’il y ait des « traces » des précédents spectacles. Je voulais simplement que ce soit la dernière fois, et que l’on interroge, à partir de ce « point final décidé », cette question du « jamais plus », de la disparition, de ce qui vient quand on sait qu’on ne sera plus ensemble. Le reste, le texte, les personnages, la durée, les lumières, le « spectaculaire », la séduction, je m’en fous ; même la musique -au départ, je voulais qu’on entende les Stones-, j’ai laissé tomber. Ici les lois sont intérieures, elles convoquent des valeurs de défaillances, des corps peu glorieux, des histoires pas toujours propres, des fragilités avouées. A l’opposé du chœur antique, ceux qui sont là se foutent de tout. La loi, c’est qu’ils soient là, et en soi c’est déjà du théâtre. Peu importent les systèmes relationnels ou les « figures ». »

Face à ce qu’il affiche lui-même comme « un objet mal identifié », Pesenti risque, une fois de plus, d’énerver le spectateur : « La provocation que les spectateurs croient que je leur adresse est inexistante ; mais effectivement, j’essaye de perturber ce qu’il se passe dans la salle, de placer le public face à ce qu’il croit être venu chercher, face à ce qu’il n’accepte pas, face à ses déceptions. Bien sûr, être poussé comme ça à « témoigner d’eux-mêmes », ce n’est pas très confortable… » Parés pour l’inconfort ?

PROPOS RECUEILLIS PAR DENIS BONNEVILLE / La Marseillaise

« A sec », de François-Michel Pesenti,avec des extraits de textes de Tchekhov et de Didier Da Silva, avec Marcelle Basso, Eric Feldman, Marianne Houspie, Boris Lemant, Henriette Palazzi, Pierre Palmi et Emmanuèle Stochl, du 17 au 20 et du 22 au 24/2 à 20h30 à la Cartonnerie, Friche Belle de Mai, 41, rue Jobin, Marseille 3e. Infos 04.95.04.95.04 et lafriche.org Réservations auprès du Merlan-scène nationale, 04.91.11.19.20 et merlan.org
photo Francis Blaise

« SEULS » : Wajdi Mouawad, retour d’origine

9 Fév

THEATRE : Wajdi Mouawad / Scène Nationale de Cavaillon

En cette fin d’hiver, long et froid, Wajdi Mouawad revient près d’Avignon avec «Seuls», spectacle intimiste dans lequel l’auteur se met en scène et déjà présenté au Festival 2008.

Jeune metteur en scène né au Liban, Wajdi Mouawad, après avoir passé son adolescence en France, s’installe au Québec où il obtient un diplôme d’interprétation de l’Ecole nationale de théâtre du Canada à Montréal. Très vite il dirige ses recherches vers l’écriture et la mise en scène. Les Avignonnais le découvrent plus précisément lors de l’édition 2009 du Festival pour lequel il est nommé Artiste associé. Il présentera alors son quatuor «Le Sang des Promesses» avec «Littoral, Incendies, Forêts et Ciels».

Harwan, jeune homme d’origine libanaise, étudiant d’une université du Québec, termine l’écriture de sa thèse sur un célèbre auteur de théâtre contemporain et ne parvient pas à trouver de conclusion. De coups de pinceaux, toujours légers, teintés d’humour, en situations plus dramatiques, tiraillé par sa soif de liberté et par l’Amour d’un père trop présent, victime d’un coma profond, Harwan se retrouvera bien malgré lui à Saint-Pétersbourg face au tableau de Rembrandt « Le retour du fils prodigue » …

Après nous avoir éblouis par le quatuor présenté au Festival, épopée à la fois sombre, drôle et poétique, ou tout simplement humaine, Wajdi Mouawad revient avec une pièce d’apparence plus intimiste mais qui fait néanmoins vibrer les mêmes cordes, celles de l’origine, de sa recherche, du rapport à la descendance, familiale ou culturelle, à l’oubli des mots, du langage, à la recherche du moi perdu.

Nul besoin de proposer un pitch trop linéaire. L’intrigue de cette pièce, qui est vue par certains comme une performance tant l’auteur/acteur est proche du rôle, est bien plus profonde, Wajdi Mouawad étant sans cesse à la recherche d’une enfance libanaise idéalisée. Liban terre de guerre mais surtout terre de couleurs, de familles, de rires, de chants retrouvés dans un Québec immaculé et froid, où seuls semblent se rencontrer les flocons de neige dans des rues désertes dépourvues des couleurs chaudes de l’enfance. Notions élémentaires et fondamentales si proches de l’œuvre de Rembrandt.

D’apparence moins poétique dans l’écriture que le Quatuor, «Seuls» met en scène de simples moments intimistes entre un père, bien sûr toujours trop présent, et un fils en quête d’indépendance, une sœur, presque mère, une thèse en devenir, géniale, entêtante, monument mort-né, un mentor, une idole virevoltante, inaccessible se jouant d’Harwan, de son rêve ou de son cauchemar.

Ce chemin sinueux nous mènera vers nos propres fantasmes de joies et plaisirs d’enfance retrouvée, oscillant entre le désir de mort ou à une renaissance, celle d’une Homme, Harwan ou Wajdi, peut être enfin apaisé. Nous en doutons. La « soi-disant » performance offerte aux spectateurs par l’acteur, un peu longue pour certains, simplement intense selon nous, n’a pas pour seul but dans sa durée de vider jusqu’à la lie les pots de peintures. Elle nous permet aussi de nous immerger dans ses flots de couleurs, chaudes, puissantes. Nous avons nous aussi envie d’être baignés par la chaleur des pigments, de caresser le chien, pieds nus dans l’herbe, de compter les étoiles d’une soirée d’été libanaise, de sentir simplement le regard bienveillant d’une mère, d’un père. Mais ne sont-ils pas aussi tous là, juste à coté de nous, ceux imaginés ou rêvés ? Simplement là, bien réels, tout aussi aimants, tout aussi représentants de nos origines complexes et souvent oubliées.

Pierre Salles

« Seuls » de, par, avec Wajdi Mouawad s’est joué Scène Nationale de Cavaillon les 2,3 et 4 février 2011

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