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L’ESPAGNE EN INSURRECTION : « Maintenant nous sommes tous illégaux », hurle la foule !

21 Mai

A Madrid, des milliers de personnes défient l’interdiction de manifester… Au moins 20 000 personnes rassemblées sur la Puerta del Sol à Madrid ont accueilli vendredi (20 mai) à minuit par un « cri muet » l’interdiction de manifester, observant aux 12 coups de l’horloge une minute de silence symbolique, des rubans de scotch collés sur la bouche*.

A minuit pile, un silence impressionnant s’est abattu pendant quelques secondes sur la grande place en plein coeur de la capitale espagnole, bondée tout comme les rues alentour. Les manifestants, qui depuis mardi occupent les lieux où ils ont planté un village de tentes et de bâches, ont ainsi accueilli la trêve qui interdit tout rassemblement politique à la veille des élections locales.

Puis, très vite, les cris ont repris, sur fond de percussions: « maintenant nous sommes tous illégaux », hurlait la foule, estimée à 19 000 personnes selon un décompte établi pour l’agence espagnole Efe par une société spécialisée. La présence policière restait discrète, avec seulement quelques voitures de police garées dans les rues voisines. Les organisateurs du mouvement, né en début de semaine pour dénoncer le chômage et les retombées de la crise économique, avaient prévenu qu’ils étaient prets à braver l’interdiction.

« Nous allons rester sur la place. Il ne s’agit pas d’une manifestation, mais d’un mouvement citoyen », avait expliqué vendredi matin Juan Lopez, chômeur de 30 ans et l’un des porte-parole du mouvement. A deux jours des élections locales qui s’annoncent désastreuses pour les socialistes au pouvoir, le gouvernement, très embarrassé, a promis d’agir avec mesure tout en « appliquant la loi », qui impose le respect de la trêve électorale.

Depuis mardi, ce mouvement spontané rassemble une mosaïque de jeunes mais aussi de citoyens de tous horizons et de tous âges, chômeurs, étudiants, retraités, salariés, qui ont pris possession de la place. Inédit, coloré et pacifiste, le mouvement, au nom du « droit à s’indigner », se veut « apolitique » et dénonce pêle-mêle la mainmise des grands partis sur la vie politique espagnole, l’injustice sociale, la « corruption des politiciens ».

Mais, surtout, il trahit la frustration de millions d’Espagnols face au chômage qui atteint un taux record de 21,19% et frappe près de la moitié des moins de 25 ans, aux coupes salariales, aux retombées de la crise économique. La détermination des manifestants, à la veille du week-end électoral, place le gouvernement en position délicate, l’obligeant à choisir entre la méthode policière, très risquée, ou une souplesse qui ne manquerait pas de lui attirer des critiques. « Nous allons appliquer la loi pour garantir les droits et la liberté de l’ensemble des citoyens », a déclaré vendredi le ministre de l’Intérieur, Alfredo Perez Rubalcaba.

Le chef du gouvernement José Luis Rodriguez Zapatero a lui assuré que le gouvernement ferait preuve de « compréhension ». Tout au long de la semaine, les manifestants se sont rassemblés chaque jour plus nombreux à la Puerta del Sol. Le mouvement, dans des proportions moindres, a gagné la plupart des villes d’Espagne.

Et en quelques jours, il s’est structuré. Un camp de bâches en plastique montées sur des structures en bois et de tentes de camping a surgi sur la place, avec des « stands » dédiés à la cuisine, l’accueil, les soins médicaux, et aussi à la communication où de tout nouveaux « porte-parole » tentent d’affiner le message, parfois flou, des contestataires.

Dans la file d’attente devant le stand dédié à la signature de la pétition de soutien, Maria-Jesus Garcia, une fonctionnaire de 40 ans, racontait vendredi être venue « à cause du chômage. Surtout celui des jeunes ». « Je vais lire la pétition, et je vais signer », disait-elle. « Mais ils doivent continuer après les élections. S’ils s’arrêtent, cela n’aura servi à rien ».

article publié par Midilibre.fr / 21/05/2011 /

* : NO ES UN BOTELLON, dit la banderole (photo), traduction « ceci n’est pas un apéro géant »… Ils sont en colère, nos amis madrilènes, et ils ont bien raison… S’ils pouvaient faire exemple, comme ici en France… 😀

ALGESIRAS : Croque-mort Sans Frontières

25 Oct


LA BELLE HISTOIRE

FRANÇOIS MUSSEAU Envoyé spécial à Algésiras et à Casablanca / Liberation.fr / 23 octobre

En Espagne, un croque-mort retrouve et rapatrie bénévolement au Maroc les victimes de l’immigration clandestine, et permet ainsi aux familles d’enterrer leurs proches.

«La nuit s’en est allée. Où cela ? Où elle était. Il est évident que tous les êtres reviennent chez eux», chantait le grand poète soufi Rûmi. Le jeune Bouchaîb est revenu chez lui, mais ce fut loin d’être évident. Son cadavre repose en bordure du cimetière hérissé d’herbes folles, en face du vieux mausolée. Une tombe semblable aux autres, un monticule de terre rudimentaire, sans nom ni date, à proximité du douar, le village de L’Hahyamna. Perdu dans la campagne rase et brûlée, à deux heures de Casablanca, c’est un groupe de maisons de terre séchée où vivent 200 familles, «unies comme les doigts de la main», selon les habitants. Tous ont été bouleversés par la mort de Bouchaîb, et surtout par son retour. «Il a été intrépide, il a été tué, c’était la volonté d’Allah, dit sa mère. Et dans ce drame, je me dis chanceuse. Son corps nous est revenu, comme par miracle. Je me sens en paix.» Des nombreux jeunes de la région portés disparus en Europe, son fils est le seul «revenu».

Bouchaîb, 20 ans, n’avait aucune chance de reposer un jour chez les siens. Comme les centaines de Marocains qui périssent en tentant de rejoindre l’Europe via le détroit de Gibraltar, ses restes devaient, au mieux, être inhumés à la va-vite, dans l’anonymat. Dans une des misérables sépultures barrées d’une inscription, «naufragio» ou «desaparecido», semées un peu partout en Espagne.

En février dernier, Bouchaîb, fils aîné de sept enfants, quitte le douar, prétextant rejoindre des amis à Casablanca. En fait, il a décidé de passer en Espagne, coûte que coûte. Ce rêve l’habite depuis toujours. En 2007, à 17 ans, il avait réussi son coup en clandestin, à bord d’une patera, une grosse barque de pêcheurs. Trois ans plus tard, la garde civile l’avait expulsé vers le Maroc. De retour au douar, il n’avait plus qu’une idée en tête, repartir. Mais la deuxième tentative sera une tragédie. A Tanger, comme des milliers d’autres adolescents avant lui, il passe la frontière au nez et à la barbe des douaniers espagnols, accroché sous un camion. Au premier arrêt d’autoroute après Algésiras, le routier découvre son corps carbonisé, arc-bouté à la tête du moteur. Une jambe et un bras ont été sectionnés.

Carte d’identité en lambeaux

C’est là qu’entre en scène Martín Zamora. Croque-mort à Algésiras, tout au sud de l’Espagne, il s’est donné pour mission de rapatrier les cadavres des sans-papiers marocains. Peu après la mort de Bouchaîb, Martín examine le cadavre dans les locaux de la PJ d’Algésiras. Dans une poche, les policiers ont trouvé une carte d’identité en lambeaux. Bouchaîb Choubiani est né en 1990 à L’Hahyamna, province de Sidi Smail, Maroc. Martín contacte les parents, avec l’aide de la gendarmerie marocaine.

En juillet, une fois les nombreuses autorisations obtenues, le convoi funèbre part vers le Sud. «Un voyage particulièrement pénible», se souvient Martín qui n’a pu oublier l’attente au ferry, les ennuis de mécanique, la chaleur, la poussière… Au total, vingt heures sans dormir, en compagnie d’une interprète et du chauffeur du corbillard. Martín veut arriver dans la matinée : il sait que, selon le rite musulman, le cadavre doit être inhumé au plus vite. Dès leur arrivée à L’Hahyamna, les femmes entonnent leur chant de pleurs. La mère, Fatna, exige l’ouverture du cercueil recouvert de zinc, pour un ultime adieu. Bouchaîb n’est plus qu’un buste calciné, explique Martín, c’est impossible. Le douar entier accompagne le cercueil, porté à l’épaule à la mosquée, puis au cimetière.

Dans le village, nul n’a su qui était le rondouillard au bouc châtain qui pilotait le convoi mortuaire. Martín, il est vrai, a à peine ouvert la bouche et est parti dès la cérémonie terminée. Il ne parle pas l’arabe et n’a pas cherché à communiquer. Au village, on l’a pris pour un ambulancier, le membre d’une ONG, ou un simple chauffeur. Un «homme discret et bon», qui n’a pas demandé un dirham à la famille Bouchaîb.

A Algésiras, Martín a une tout autre réputation : «Ce bonhomme est plus près de la mort que de la vie», glisse une de ses connaissances. Il vit et travaille à Los Barrios, dans la périphérie d’Algésiras, cité dortoir banale de la Costa del Sol. A tout juste 50 ans, il parle d’une voix basse et monocorde, il fume des Marlboro à la chaîne. Le regard insaisissable derrière des lunettes de comptable, la démarche lourde, il porte une chemise en jean qui laisse deviner sa bedaine. En apparence, ce n’est pas le bon samaritain auquel on s’attendait. L’impression se confirme dès ses premières déclarations, abruptes. Martín se présente comme un businessman de la mort, sans dieu ni idéal, qui tient les pompes funèbres de Los Barrios depuis douze ans. Père de 7 enfants, qu’il a eu avec trois femmes, il dit «ne pas aimer les gamins».

Remuer ciel et terre

Il y a quelques années, afin d’agrandir son affaire, il a trouvé le filon marocain, son véritable fonds de commerce aujourd’hui. Sa clientèle officielle est faite des centaines de milliers de Marocains installés en Espagne en toute légalité, qui veulent être enterrés au «pays». Il en aurait rapatrié 3 000 en moins de dix ans. Sur le créneau des «légaux», Sefuba, son entreprise, est imbattable, offrant un service impeccable pour 4 000 euros, la moitié de ce que demande la concurrence. Martín travaille sur la route, contrairement à ses confrères, qui glissent les cercueils dans les soutes des avions sans les accompagner. Lui, il arrive qu’il monte jusqu’à La Corogne, au nord-ouest de l’Espagne, et redescende jusqu’à Marrakech. Soit 2 200 kilomètres au compteur, en un temps record : «Je connais le Maroc comme ma poche, les routes goudronnées comme les pistes en terre, et je n’ai pas peur de conduire deux jours d’affilée», explique-il.

A l’entrée de sa funeraria, un grand bâtiment dans les hauteurs de Los Barrios, Martín a fait construire une mosquée blanche. Sans changer son nom chrétien, ce «mécréant», comme il se définit, s’est converti à l’islam «par solidarité avec mes clients», devenant même le chef de la communauté islamique de sa bourgade. Sur ce sujet, il ne paraît pas à son aise : «Heureusement, mon lumbago me donne une excuse pour ne pas m’agenouiller pendant la prière du vendredi, se justifie-t-il. Et mon diabète m’évite d’avoir à faire le ramadan !»

Dans la vaste salle d’attente de sa funeraria, il explique : «Nous faisons les choses sérieusement. Chaque mort marocain est lavé rituellement par l’imam, puis drapé dans un linceul. C’est pour cela que les musulmans me préfèrent. Le bouche à oreille a marché à fond !»

Et les clandestins noyés dans les remous de Gibraltar ou carbonisés sous un camion, comme Bouchaîb ? C’est une autre part de sa vie, qu’il laisse le plus souvent dans l’ombre. Tout a commencé en 1999, sur une plage proche d’Algésiras, où 16 corps de naufragés marocains venaient d’échouer. Depuis, des centaines d’autres ont péri en mer – jusqu’à 3 000 selon des sources humanitaires. Ce jour-là, Martín accourt sur les lieux du drame : «J’ai vu une bonne affaire, 4 000 euros par tête. Le problème était juste de retrouver les familles», raconte-t-il de sa voix éraillée par les Marlboro.

Au volant d’une fourgonnette, il part dans la région de Beni Mellal (centre du Maroc) d’où, pense-t-il, viennent les naufragés. Il fait les marchés, expose les vêtements, montres, et papiers retrouvés sur les corps. Une première famille se présente, puis d’autres. «Là, ce fut un choc ! Je pensais faire du fric mais ces gens étaient misérables, avec à peine de quoi manger jusqu’au lendemain. Finalement, j’ai mis 30 000 dirhams [3 000 euros] de ma poche !» Depuis, Martín s’est fixé une ligne de conduite : lorsqu’il rapatrie un clandestin mort, il demande le strict minimum aux parents : «Je facture au prix coûtant. Ou bien, si c’est vraiment la dèche, je ne fais rien payer du tout.» Il assure avoir ainsi «livré» des centaines de morts, en majorité des jeunes. Il peut remuer ciel et terre, activer ses mille contacts (policiers, ambulanciers, juges, consuls…) pour disposer du corps dès que possible, le conserver dans une chambre froide, identifier la famille et le rapatrier dans les meilleurs délais. «Cela exige de la ténacité, jusqu’à six mois d’attente. Sans test ADN, par exemple, les juges retiennent le corps.»

L’arrivée du convoi funéraire au village est toujours une épreuve. Souvent, les mères n’ont pas revu leur fils depuis des années. Elles pleurent, s’arrachent les cheveux, se fouettent jusqu’au sang. «C’est violent, mais au moins le deuil se fait. Ce qui est impossible si leur fils est porté disparu», dit le croque-mort.

A observer ce coriace en affaire, au volant de sa Mercedes, on se demande ce qui le fait courir bénévolement jusqu’au fin fond du Maroc. A Los Barrios, il est perçu comme un potentat avide et sans scrupule, qui exerce un monopole avec sa funeraria, et contraint ses «clients» potentiels à signer des contrats d’assurances-vie. D’où lui vient la mission qu’il s’est donnée ? La réponse est dans son passé. Plusieurs fois, Martín s’est retrouvé au bord du gouffre, sans domicile ni argent. Une nuit pluvieuse de l’hiver 1997-1998, il a débarqué de Murcie, sur la côte est, avec 100 pesetas en poche, un cocker et un berger allemand.

Au bord du gouffre

Sa funeraria avait périclité, sa mère venait de mourir et sa femme l’avait quitté. Le croque-mort s’est accroché au premier venu, un impresario belge installé à Algésiras, qui l’héberge et finance son projet de pompes funèbres. «Je ne sais trop s’il y a un dieu, mais je crois en une main amie qui se tend, un ange gardien, lorsqu’on est au fond du précipice, dit Martín. Quand je vois un naufragé ou un type en danger, je me vois à sa place. Il faut que je l’aide, c’est plus fort que moi.»

Depuis la crise économique, les candidats à l’émigration se font rares et de nombreux résidents marocains sont déjà repartis au pays. Son chiffre d’affaire a chuté de 70 %. Encore une fois sur un siège éjectable, il a un nouveau projet en tête : vendre sa funeraria, émigrer au Brésil et y monter une nouvelle affaire de pompes funèbres. «Mais avant de partir, je veux réaliser un vieux projet : obtenir que les 300 ou 400 cadavres de clandestins qui gisent, anonymes, dans des cimetières espagnols, soient rapatriés, avec le financement de l’Etat marocain.» Après seulement, Martín Zamora quittera Algésiras, l’isthme de la mort

BARCELONE : La culture, un rempart contre la crise

19 Sep

Les ventes de livres de poche et la fréquentation des bibliothèques et des théâtres connaissent un essor étonnant dans un pays durement frappé par la récession. Tour d’horizon à Barcelone.

05.03.2009 | Josep Massot | La Vanguardia republié par Courrier International

De quoi sommes-nous prêts à nous passer en temps de crise ? Pas d’une certaine culture ni de certains loisirs, en tout cas. “La culture est ce qui reste quand on a tout oublié”, disait Edouard Herriot dans les terribles années 1930. Cela fait belle lurette qu’en Espagne aussi la culture n’est plus perçue comme du superflu, mais comme une nécessité quotidienne.
Le paysage économique a beau être sombre, il reste de l’espace pour l’imagination, l’innovation, l’adaptation. Et certains domaines se portent bien. Même “franchement bien”, reconnaît Núria Cabutí, directrice éditoriale des éditions DeBolsillo au sein du groupe Random House Mondadori. “En janvier, les ventes de livres de poche ont augmenté de 17 % en Espagne”, souligne-t-elle. L’éditrice est à la tête d’une collection qui représente 40 % du marché espagnol du livre de poche. DeBolsillo ne change rien à son programme : 280 titres par an, des prix oscillant entre 5,95 et 9,95 euros, des tirages de l’ordre de 50 000 à 100 000 exemplaires et un catalogue mêlant best-sellers, ouvrages de développement personnel et littérature de qualité.

Selon un célèbre dicton, le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste attend qu’il change, le réaliste règle la voilure. Il est vrai que déjà quelques petits diffuseurs n’ont pas résisté à la crise, et les premiers chiffres pour 2009 ne sont pas encourageants. Mais il faudra attendre les mois d’avril et de mai (la Journée internationale du livre le 23 avril et le Salon du livre de Madrid en mai) pour en savoir plus. “Le livre ne connaît pas de grandes oscillations”, assure Antonio María Avila, directeur de l’Association professionnelle des éditeurs. “Il ne grimpe pas quand tout va bien, il ne dégringole pas quand tout va mal. Et si le taux de lecture a perdu 2,3 points, cela ne concerne que les personnes qui disent lire seulement un ou deux livres par an. Car le nombre de lecteurs fréquents est en augmentation constante, il est passé de 22 % à 37 %.”

Plus la situation s’aggrave, plus les gens lisent

De fait, certaines librairies s’en sortent bien. La chaîne Bertrand, après avoir ouvert huit petits points de vente sur le territoire espagnol, a inauguré le 3 mars dernier une librairie de plus de 1 500 mètres carrés avec 25 salariés dans le centre de Barcelone. Non loin de là, la librairie La Central est un autre exemple d’établissement qui se porte bien. “On craignait le pire”, commente Antonio Ramírez, son directeur. “En novembre, il ne venait presque personne, mais, à la mi-décembre, tout a changé et les ventes ont augmenté de 7 %. Nous avons terminé l’année sur une hausse de 4 % à 5 %. Et, en janvier, nous avons progressé de 1 %.”

“Si le livre résiste bien à la crise, poursuit-il, c’est parce que les gens ont mauvaise conscience, ils s’en veulent d’avoir gaspillé, d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens, dans la culture du superflu. Ils ont compris que le livre pouvait améliorer leur formation, leur capacité à affronter la vie et à être mieux préparés pour un avenir incertain. Pour les mêmes raisons, ils offrent davantage de livres, en particulier aux enfants.” Quant au prix, il revêt aujourd’hui une grande importance. Les ventes de livres chers (ceux qui coûtent plus de 40 euros) et de livres d’art ont chuté de 15 %. “Les éditeurs publieront moins de titres et prendront moins de risques, prévoit M. Ramírez, et je crains qu’il n’y ait un appauvrissement en termes de qualité.” Le secret de La Central ? “Fidéliser notre clientèle. Le lecteur sait qu’ici il ne trouvera que du bon.” Un pronostic ? “Ce sont les petits et moyens éditeurs qui vont souffrir le plus.” Des chan­gements d’orientation du fait de la crise ? “Nous allons renforcer nos stocks. Nous allons nous consacrer plus au fonds qu’aux nouveautés.”

Autre conséquence directe de la crise : les étudiants à faibles revenus se réfugient de plus en plus dans les bibliothèques de Barcelone. La fréquentation a augmenté de 11 % en 2008, pour atteindre 5,7 millions d’usagers, et les prêts de livres de 12 %.

De quoi sommes-nous prêts à nous passer en temps de crise ? Pas d’une certaine culture ni de certains loisirs, en tout cas. “La culture est ce qui reste quand on a tout oublié”, disait Edouard Herriot dans les terribles années 1930. Cela fait belle lurette qu’en Espagne aussi la culture n’est plus perçue comme du superflu, mais comme une nécessité quotidienne.

Le paysage économique a beau être sombre, il reste de l’espace pour l’imagination, l’innovation, l’adaptation. Et certains domaines se portent bien. Même “franchement bien”, reconnaît Núria Cabutí, directrice éditoriale des éditions DeBolsillo au sein du groupe Random House Mondadori. “En janvier, les ventes de livres de poche ont augmenté de 17 % en Espagne”, souligne-t-elle. L’éditrice est à la tête d’une collection qui représente 40 % du marché espagnol du livre de poche. DeBolsillo ne change rien à son programme : 280 titres par an, des prix oscillant entre 5,95 et 9,95 euros, des tirages de l’ordre de 50 000 à 100 000 exemplaires et un catalogue mêlant best-sellers, ouvrages de développement personnel et littérature de qualité.

Selon un célèbre dicton, le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste attend qu’il change, le réaliste règle la voilure. Il est vrai que déjà quelques petits diffuseurs n’ont pas résisté à la crise, et les premiers chiffres pour 2009 ne sont pas encourageants. Mais il faudra attendre les mois d’avril et de mai (la Journée internationale du livre le 23 avril et le Salon du livre de Madrid en mai) pour en savoir plus. “Le livre ne connaît pas de grandes oscillations”, assure Antonio María Avila, directeur de l’Association professionnelle des éditeurs. “Il ne grimpe pas quand tout va bien, il ne dégringole pas quand tout va mal. Et si le taux de lecture a perdu 2,3 points, cela ne concerne que les personnes qui disent lire seulement un ou deux livres par an. Car le nombre de lecteurs fréquents est en augmentation constante, il est passé de 22 % à 37 %.”
Plus la situation s’aggrave, plus les gens lisent

De fait, certaines librairies s’en sortent bien. La chaîne Bertrand, après avoir ouvert huit petits points de vente sur le territoire espagnol, a inauguré le 3 mars dernier une librairie de plus de 1 500 mètres carrés avec 25 salariés dans le centre de Barcelone. Non loin de là, la librairie La Central est un autre exemple d’établissement qui se porte bien. “On craignait le pire”, commente Antonio Ramírez, son directeur. “En novembre, il ne venait presque personne, mais, à la mi-décembre, tout a changé et les ventes ont augmenté de 7 %. Nous avons terminé l’année sur une hausse de 4 % à 5 %. Et, en janvier, nous avons progressé de 1 %.”

“Si le livre résiste bien à la crise, poursuit-il, c’est parce que les gens ont mauvaise conscience, ils s’en veulent d’avoir gaspillé, d’avoir vécu au-dessus de leurs moyens, dans la culture du superflu. Ils ont compris que le livre pouvait améliorer leur formation, leur capacité à affronter la vie et à être mieux préparés pour un avenir incertain. Pour les mêmes raisons, ils offrent davantage de livres, en particulier aux enfants.” Quant au prix, il revêt aujourd’hui une grande importance. Les ventes de livres chers (ceux qui coûtent plus de 40 euros) et de livres d’art ont chuté de 15 %. “Les éditeurs publieront moins de titres et prendront moins de risques, prévoit M. Ramírez, et je crains qu’il n’y ait un appauvrissement en termes de qualité.” Le secret de La Central ? “Fidéliser notre clientèle. Le lecteur sait qu’ici il ne trouvera que du bon.” Un pronostic ? “Ce sont les petits et moyens éditeurs qui vont souffrir le plus.” Des chan­gements d’orientation du fait de la crise ? “Nous allons renforcer nos stocks. Nous allons nous consacrer plus au fonds qu’aux nouveautés.”

Autre conséquence directe de la crise : les étudiants à faibles revenus se réfugient de plus en plus dans les bibliothèques de Barcelone. La fréquentation a augmenté de 11 % en 2008, pour atteindre 5,7 millions d’usagers, et les prêts de livres de 12 %.

Le secteur le plus dynamique est le théâtre. Daniel Martínez, directeur du groupe Focus, déborde d’enthousiasme. “L’année dernière, se réjouit-il, la fréquentation théâtrale a augmenté de 20 %, grâce aux comédies musicales, et le public des salles alternatives de 30 %.” En 2008, plus de 2,6 millions de spectateurs se sont rendus dans les salles conventionnelles, soit 400 000 de plus qu’en 2007. Focus compte 212 salariés et emploie au total 400 personnes en comptant les emplois temporaires. “Contrairement au cinéma ou à la mu­sique, rappelle-t-il, le théâtre est une représentation unique et irremplaçable. Loin de souffrir des innovations technologiques, il en bénéficie.” Les 35-55 ans constituent 70 % du public. Pour l’instant, les prix n’ont pas baissé et l’amateur de théâtre semble épargné par le chômage.

Les musées connaissent une nouvelle jeunesse

En ce qui concerne l’art, le musée d’Art contemporain de Barcelone (Macba) est parmi ceux qui tirent le mieux leur épingle du jeu. Il a terminé l’année 2008 avec une hausse de la fréquentation de 15 %, alors que d’autres musées pâtissaient de la nette diminution du tourisme. Bartomeu Marí, son directeur, attribue cette hausse au succès des programmes éducatifs et constate que “le public s’est habitué à visiter le musée”. Pour cette année 2009, il s’attend encore à une croissance en hausse. Sa recette ? Entre autres, “fidéliser le public par des expositions plus attrayantes et des visites guidées”.

Le cinéma, en revanche, est avec la musique le secteur en proie aux plus grandes difficultés financières, en raison de la concurrence des DVD et du déséquilibre entre le cinéma américain et le cinéma européen. En temps de crise, les producteurs sont moins enclins à prendre des risques. Parmi les différents festivals de films qu’orga­nise le Centre de culture contempo­raine de Barcelone (CCCB), l’Alternativa est celui qui rencontre le plus de succès. Il en est à sa quinzième édition et attire un public qui déserte les salles moins exigeantes. Le secret de son succès, selon sa directrice, Margarita Maguregui, tient à ses critères de sélection : sur 2 400 films proposés, seuls 79 sont retenus.

Jordi Martí, responsable de l’Institut culturel de Barcelone (ICUB), qui dépend de la municipalité, souligne que son budget a été revu à la hausse en 2009 (+ 11 %) pour tenir compte des dotations destinées à des projets qui vont souffrir de la crise ou de la désertion des mécènes privés. “La consommation culturelle augmente, affirme-t-il, parce que la culture est devenue indispensable à beaucoup de gens.”

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